«C’est moi», comme on dit au téléphone ou en ouvrant la porte de chez soi, «c’est moi», signal d’intimité, affirmation identitaire, mais aussi revendication, «c’est moi (qui le dis, qui commande…)», et encore aveu, «c’est moi qui ai cassé, commis…». Dans le singulier et séduisant C’est moi, on entend tous ces accents. Quand elle rentre du bureau, le soir, la narratrice dont on ne saura pas le nom espère qu’à son «c’est moi» ne répondra que le salut affectueux de Tristan, l’homme qui partage sa vie et son appartement exigu. Hélas, trop souvent, il y a aussi, déjà installé devant un verre, Charlin. Enfin, il y avait, puisque, à la deuxième page déjà, on apprend sa mort et qu’on se retrouve aux obsèques.

Charlin, le copain pas très malin et envahissant, est mort pendu, une fin inexplicable mais bientôt élucidée dans ce bref roman. Le deuxième de Marion Guillot après l’étonnant Changer d’air. On y voyait un enseignant quitter sans explication métier et famille aimés, après avoir assisté à un incident. Il achetait un poisson rouge qu’il installait dans son nouvel appartement, au cœur de sa nouvelle vie.

Un cadeau encombrant

C’est moi est aussi surprenant, tout aussi dénué de lyrisme, encore plus implacable dans son déroulement. En flash-back, on assiste à la montée progressive de l’irritation de la narratrice, qui se cristallise autour de la présence de Charlin. A Tristan qui se love dans son chômage et ses puzzles et procrastine sur le divan-lit toujours défait, elle trouve des excuses dictées par un reste d’amour, vivifié par un cadeau encombrant: une immense photo d’elle-même, nue sur une plage portugaise, avec chapeau et clope au bec. D’une voix sobre et sans accents, qui met tous les éléments du drame sur le même plan, avec minutie, la femme de la photo raconte la fin de Charlin et ses conséquences.

On a évoqué, à propos de Marion Guillot, l’écriture blanche de Jean-Philippe Toussaint ou de Christian Oster. Son détachement et son humour renvoient en effet au même univers dépouillé et déroutant.


Marion Guillot, «C’est moi», Minuit, 112 p.