Bernardo Atxaga. Le Fils de l'accordéoniste. Trad. d'André Gabastou. Christian Bourgois, 552 p.

En langue basque, il existe cent manières de dire papillon. Un peu à la manière de Nabokov, Bernardo Atxaga, tout entier consacré à l'écriture depuis une vingtaine d'années, collecte les mots de cette langue «étrange mais belle». Le Fils de l'accordéoniste, son quatrième roman traduit, débute par un poème baptisé Vie et mort des mots. Ce sont des vers d'espoir, de nostalgie féconde. Rien ne sert d'empailler les mots, ils vivent leur vie puis fondent comme flocon au soleil. Il en naît d'autres, dans la bouche des enfants, fleurs sauvages au cœur de Disneyland, loin, très loin des bureaux de propagande. Le Fils de l'accordéoniste est un ample roman initiatique qui chemine au travers de la guerre d'Espagne, de la dictature et de la lutte armée. Comment renaître après avoir pris les armes, après avoir vu ce qu'il ne faut pas voir? Existe-t-il une vie loin des bureaux de propagande?

Bernardo Atxaga connaît l'adresse d'un village idéal. Pas besoin de le chercher sur la carte, il l'a inventé. Iruain se tient tapi au milieu du vallon, enchanté, beau comme un premier jour, juste au-dessus d'Obaba, la ville, tout aussi imaginaire. Nous sommes à quelques tournants de Guernica, à la fin des années 1950. David, fils de notables, se réfugie là-haut dès qu'il peut, envoûté par le bonheur qui semble sourdre de chaque feuille, de chaque brindille et jusque dans le frottement des insectes. Les habitants, bûcherons, palefreniers, sont à n'en pas douter les «paysans heureux», oui ceux de Virgile. Ils parlent une langue presque morte, évoluent dans un monde en sursis. A l'aube de l'adolescence, David ouvrira petit à petit les yeux. Et touchera le double fond du décor. Cette nature, ce doux giron a été le théâtre de drames fratricides. La guerre des parents, celle de 36, a bien eu lieu jusqu'ici et chacun à tenu son rôle, bon ou mauvais, du côté des vainqueurs ou des vaincus.

La réalité est double, pour le moins, les êtres aussi. Pour atteindre l'autre versant, David découvre qu'il a une autre paire d'yeux qui voient ce qui ne se voit plus. Car les ennemis d'hier ont appris à donner le change. L'adolescent devra œuvrer en détective pour découvrir l'implication du père dans les horreurs du passé. Le temps arrêté d'Iruain se mettra alors définitivement en branle. Et il faudra choisir son camp: jouer de l'accordéon à l'inauguration du nouveau monument aux morts d'Obaba qui ne compte que les noms du camp fasciste ou se cacher dans la maison de l'oncle Juan, de l'autre bord, d'au-delà de l'Atlantique puisqu'il a choisi de refaire sa vie en Californie?

Ces pages convergent toutes vers l'engagement de David et de ses amis dans la lutte armée au début des années 1970. Ramassé à la fin du roman, cet épisode-là est la clé de l'ouvrage. Pas de théorie, ni de tirades idéologiques. L'engagement est au bout du sentier, de l'autre côté du ruisseau. Il faut sauter sur l'autre rive pour réparer la mort de l'ami, un paysan heureux, si juste et droit, dont on se sent, à tort ou à raison, responsable. Pour éviter d'autres morts encore. Une fois installés dans la clandestinité d'opération de distribution de tracts en planque de longue durée dans une ferme française, David et ses proches ne supportent plus la propagande qui tient lieu de dogme et de manuel de vie. Les fidélités antérieures, qui n'ont jamais disparu face aux engagements politiques, reviennent au premier plan. La mort de la mère sera le signal du réveil. Le rêve, qui a viré au cauchemar, est terminé. La sortie du bureau des propagandes est au bout du couloir. De l'autre côté, c'est la vie.

Mais il n'est pas si facile d'en reprendre le cours. Surtout quand on a toujours vécu entre deux mondes. Le secret et l'officiel. Entre deux langues, celle que l'on chuchote et celle que l'on parle. Deux vies, celle d'avant et celle d'après. Y a-t-il eu trahison pour passer de l'une à l'autre? Les papillons de la langue basque virevoltent comme autant de flocons de neige, haut, très haut dans le ciel.