Trois ans après avoir terminé Carnets d’Orient, son éblouissante saga sur les 130 ans de présence française en Algérie, le dessinateur Jacques Ferrandez, lui-même né à Alger, revient sur les dernières semaines du conflit, dans le climat délétère et violent qui a précédé la proclamation de l’indépendance, il y a tout juste cinquante ans. Cette fois, il aborde les «événements», comme on disait à l’époque pour ne pas parler de guerre, par le biais d’un polar noir, très noir, adapté d’un roman de Maurice Attia, Alger la noire. Dans une ville à feu et à sang, deux policiers tentent malgré tout d’enquêter sur un double assassinat, celui d’une jeune européenne et d’un arabe, au-delà des apparences d’un règlement de comptes signé OAS.

Le Temps: Vous aviez déjà prolongé vos «Carnets d’Orient» avec un deuxième cycle imprévu, et aujourd’hui vous revenez avec ce polar; vous n’en avez visiblement pas fini avec l’Algérie?

Jacques Ferrandez: J’ai retrouvé dans ce roman cet équilibre et cette imbrication entre la grande histoire et les histoires individuelles des personnages que j’aime bien, cette idée que l’histoire se fait par les trajectoires personnelles des individus, sans qu’ils en aient conscience. D’ailleurs, l’idée d’un troisième cycle des Carnets d’Orient me trotte de plus en plus dans la tête, il y a des choses passionnantes à dire sur ce qui s’est passé des deux côtés de la Méditerranée depuis, et mes protagonistes pourraient très bien s’insérer dans cette histoire plus récente.

– Pourquoi avez-vous renoncé à un scénario original?

– Après vingt-cinq ans de travail sur les Carnets d’Orient , j’avais envie de revenir au polar. J’avais rencontré Attia peu après la sortie de son livre en 2006, il connaissait mon travail et nous avions sympathisé. Lui aussi est né en Algérie mais, contrairement à moi, il y a vécu toute son enfance, dans le quartier de Bab El Oued, pendant la guerre civile. Mais j’ai attendu d’avoir fini les Carnets pour aborder son roman, qui m’avait conquis, afin qu’il n’interfère pas dans ma série. Entre-temps, j’ai adapté Albert Camus… toujours sur l’Algérie! [ndlr: L’Hôte , d’après L’Exil et le royaume , chez Gallimard.]

– Le roman se déroule très précisément du 22 janvier à mai 1962, alors que votre série se clôturait en juillet 1962, au moment de l’indépendance; c’est presque un remake, avec une tonalité différente…

– Oui, ce polar est formidablement bien ancré dans la période, les dates et tout le reste sont très exacts, il n’y a pas de faux pas. Attia décrit très bien cette ambiance de fin du monde qui régnait alors, avec ce jeune policier, Paco, qui s’obstine à mener son enquête jusqu’au bout, alors qu’il y a des dizaines de morts tous les jours à Alger et que mener une enquête policière n’a plus guère de sens… sauf pour lui, en raison de son passé et d’une quête identitaire. Attia est aussi psychiatre et psychanalyste, et il décrit à merveille des personnages qui révèlent peut-être une psychologie collective, la belle Irène amputée à la suite d’un attentat, les flics véreux, le père sadique en fauteuil roulant, victime probable d’une balle tirée par son fils…

A noter que j’ai profité de cette simultanéité des époques avec la fin des Carnets pour glisser quelques auto-citations… Certains tableaux que l’on voit dans un appartement sont signés de mon peintre orientaliste fictif Joseph Constant, et je reprends presque telle quelle la séquence de la fusillade à Alger de Terre fatale .

– Le polar et l’histoire se rejoignent lors de cette fusillade de la rue d’Isly, le 26 mars, lorsque l’armée tire sur une manifestation de pieds-noirs, faisant au moins 46 morts. Dans le livre, les premiers coups de feu, détonateur du drame, n’ont rien à voir avec ce qui se passe dans la rue et ne visent pas l’armée. Quel rapport avec la réalité?

– Le point de départ de la fusillade n’a toujours pas été élucidé. L’auteur utilise cette incertitude et fournit sa propre explication: j’aime beaucoup ce genre de roman qui se glisse dans la réalité et la prolonge.

– Vous décrivez une police algéroise en pleine déliquescence, était-ce à ce point?

– Dès 1956-1957, les missions de police avaient été attribuées à l’armée, la police avait été ainsi dessaisie de ses prérogatives, d’une certaine manière, ce qui a conduit à cet état d’esprit. On voit bien dans cette histoire que certains policiers sont favorables à l’OAS, et que la plupart des autres se laissent aller à une espèce d’abandon.

– Vous montrez des scènes d’amour assez crues, ce n’est pas votre habitude…

– L’aspect sexuel explicite est très présent dans le roman. Ce n’est pas trop ma spécialité, mais je ne voulais pas l’éluder par des artifices de cadrage ou autre. Attia décrit ainsi, sans fausse pudeur, cette pulsion de vie qui se traduit par une sexualité plus débridée dans les périodes de troubles et de violence.

– Pour ce livre, vous avez adopté un style de dessin plus lâché, pourquoi?

– Oui, j’ai adopté un trait plus rapide, et dessiné à un format plus petit, pour réaliser ce livre d’une traite, du même souffle. Le roman, très touffu, à plusieurs voix, a près de 400 pages et j’ai dû élaguer; mais il m’a tout de même fallu 128 planches, que j’ai voulu réaliser dans le même temps que les 60 planches habituelles. J’ai aussi éliminé les aquarelles qui caractérisaient les Carnets , pour éviter les interférences.

Alger la noire, Jacques Ferrandez et Joseph Attia, Casterman, 132 p. Les dix titres de la série Carnets d’Orient ont paru récemment sous la forme d’une intégrale en deux volumes, en format compact.