Deux amants sur les cendres de la passion. Bien après la fin de leur liaison. Ils se retrouvent parce qu’elle voulait savoir comment il allait. Il a dit oui, parce qu’on ne résiste pas à la tentation des retrouvailles. Elle, c’est Emma, alias Camille Figuereo, irradiante en bordure de sentiment. Lui, c’est Jerry, joué par Valentin Rossier, fraternel comme le boxeur sonné qui se raccroche aux cordes pour ne pas tomber. Ils se regardent de biais, calés dans de gros fauteuils, enveloppés dans une pénombre de night-club, poussés vers le large – mais quel large? – par une musique opiacée. Sous le chapiteau blanc de la Scène vagabonde, au parc Trembley à Genève, ils dérivent au nom de Trahisons, cette fin de partie sentimentale signée Harold Pinter en 1978 et montée par Valentin Rossier.

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Quel est le charme puissant de ce spectacle qui s’est répété et rêvé en janvier au Théâtre du Crève-Cœur à Cologny, où il aurait dû voir le jour? L’atmosphère? A l’évidence. Le compositeur David Scrufari et l’éclairagiste Davide Cornil ont créé une nasse sensorielle, huis clos où chaque geste, chaque réplique revêtent le caractère incertain du rêve, biotope qu’affectionne Valentin Rossier – notamment dans sa belle adaptation de La Panne de Dürrenmatt. Jerry et Emma dialoguent et flottent dans un même mouvement, comme des méduses, dans la clandestinité d’un salon qui pourrait être un sous-marin. S’ils donnent l’impression de se chercher en surface, il n’y a que les bas-fonds de leur histoire qui les appelle. Elle lance donc et c’est un galet: «Alors?» Il répond par un: «Ça va» groggy. Ils parlent de leurs enfants respectifs. Ils meublent comme de vieilles connaissances. Puis elle lâche son pavé: elle a décidé de quitter Robert, son mari, le meilleur ami aussi de Jerry.

Le coup de force de Pinter

La mécanique textuelle de Trahisons est aussi pour beaucoup dans le plaisir qu’on prend. Le Britannique Harold Pinter, Prix Nobel de littérature en 2005, projette sur les planches un monde qu’il connaît. Jerry est agent littéraire, Robert éditeur et Emma est une lectrice aussi avisée qu’insatiable. Ce trio est assoiffé d’originalité. Pinter se met au diapason: il détourne, autrement dit trahit, un scénario qui est devenu un poncif du théâtre de boulevard, pour le dérouler à rebours. La pièce commence ainsi non par le crépuscule d’une passion, mais par son épilogue. D’une scène à l’autre, on remonte la pente du désir, jusqu’au déclic fatidique, cette bascule où Jerry et Emma s’aspirent.

Mais la force du spectacle, c’est d’abord l’interprétation, celle d’un trio magnifiquement accordé. Voyez Mauro Bellucci dans la peau de Robert. Il a l’élégance roublarde du joueur de poker. Il cache son jeu pour mieux surprendre l’ami devenu adversaire. Il informe Jerry qu’il sait tout depuis longtemps, qu’Emma lui a tout raconté. Il a été blessé, il s’est consolé. Valentin Rossier lâche un «quoi?» d’outre-tombe. Il répond avec une cruauté consommée: «Ne te torture pas pour ça. Il n’y a aucune raison.»

Après l’amour, la mélancolie

Admirez encore Camille Figuereo fascinante dans un rôle tenu naguère par Juliette Binoche. Dans sa bouche, chaque réplique paraît venir d’un rivage lointain, comme si elle était double, ici et très loin, ancrée dans un souvenir qui serait comme une seconde peau. Elle est là pourtant, énigmatique dans sa robe mauve à guipure, comme la photographie vivace d’un bonheur passé.

Jerry noie ses démons dans le whisky. Entre deux rounds, il laisse tomber son verre dans un silo transparent rempli d’eau. Le verre glisse vers le fond en douceur, avant de disparaître mystérieusement. C’est tout l’esprit de cette version de Trahisons. Son tempo et sa texture aquatique. Après l’amour, la mélancolie de la plage en hiver. Appelons cela aussi le spleen de la méduse.


Trahisons, Genève, parc Trembley, Scène vagabonde, jusqu’au 5 septembre; rens. scenevagabonde.ch