Berne resplendit dans le matin d’été. Sur la terrasse du Bellevue, quelques clients déjeunent et ­bavardent. A une table, un gentleman lit Monsieur Proust, les souvenirs de Céleste Albaret, gouvernante et confidente de l’écrivain. Ce lecteur concentré est évidemment Marco Solari, grand amoureux de la littérature. Le président du Festival du film de Locarno se sent d’humeur proustienne. Comme il aime partager ses passions, il parle de l’auteur de A la Recherche du temps perdu à M. Waebel. Le chef de rang du Bellevue en rosit d’aise…

Marco Solari aimerait se déplacer avec sa bibliothèque. En voyage, il emmène toujours deux ou trois livres, car, même en un temps de perpétuelle pression (il tire deux smartphones de sa poche), on trouve toujours le temps de lire quelques lignes entre Berne et Sursee ou avant de s’endormir (un des portables sonne, CQFD, rire). «Le film, c’est passionnant, mais la lecture, c’est encore autre chose. C’est le monde de l’imagination!»

La tablette électronique est-elle la solution du lettré contemporain? Marco Solari réserve l’iPad pour la presse. «Les livres, c’est le papier. Et surtout le papier bible. Je suis un amoureux absolu de la Pléiade.» Il évoque un «rapport presque charnel avec le livre. Le papier marque aussi la différence entre le futile, l’éphémère, l’entertainment et le profond.»

Marco Solari s’inscrit dans la tradition de l’honnête homme nourrissant de lectures ses activités professionnelles. «Dante… Mon­taigne… Proust… Cervantès… Shakespeare naturellement, Goethe, le Faust… Ils sont tous là. Nous sommes des nains sur le dos de géants.» Lecteur impénitent, il mesure le temps qui fuit et les richesses infinies de la littérature. Il évoque ce vieil érudit qui, après examen de sa bibliothèque, avait émis ce verdict: «Toute une vie, et ne rien avoir lu…»

Par amour des livres, Marco Solari a mis sur pied trois jours de rencontres entre littérature et cinéma. L’Immagine e la Parola… Il s’enflamme: «Pourquoi ne peut-on adapter Proust au cinéma? Losey et Visconti ont renoncé, Ruiz et Schlöndorff ont essayé. Leurs films sont-ils réussis? Ornella Muti est-elle juste en Odette de Crécy? Et Alain Delon en baron de Charlus? Et qui serait capable de traduire la Divine comédie en images? Le plus génial des dessinateurs n’arrivera jamais à égaler la puissance du verbe poétique…»

Le «spin-off» du Festival se tiendra à Pâques sur le Monte Verità, au-dessus d’As­cona. Il devrait perpétuer l’histoire littéraire (Hermann Hesse) et spirituelle (Jung) de l’endroit, réveiller la puissance de ce pôle magnétique et profiler le Tessin comme «haut lieu de culture et de rencontres. Si le Tessin résiste aux dangers de la médiocrité, s’il a le courage de penser international, alors il est promis à un grand avenir.»

Ce rayonnement culturel, lié à l’essor irrésistible du Festival du film, le Tessin le doit en grande partie à Marco Solari. Sans perdre son sourire, le président de Ticino Turismo et du Festival del film s’est mué en tribun. On l’a entendu prononcer devant l’élite politique suisse des discours puissamment rassembleurs. Lorsque les Ateliers mécaniques de Bellinzone entrent en grève, c’est lui que le Conseil fédéral désigne comme médiateur.

Les éloges le mettent mal à l’aise. Ses mains jouent nerveusement avec ses lunettes. Il minimise ses mérites. Il connaît ses forces et ses limites. Il n’est pas conflictuel, il a la vertu de savoir oublier «les jalousies, les méchancetés, les mensonges, les menaces». Il concède être un «constructeur de ponts». Tour à tour délégué du Conseil fédéral pour le 700e anniversaire de la Confédération, directeur chez Migros et chez l’éditeur Ringier, il a «toujours plaidé pour mettre de l’émotion dans la rigueur – et de la rigueur dans l’émotion». Cette dualité s’explique par l’ascendance, protestantisme rigoureux, «gotthelfien, donc un peu mystique», du côté de sa mère et catholicisme du côté de son père, la latinité, «le monde du Sud, baroque, fascinant».

Protestantisme oblige, Marco Solari se sent coupable quand il prend trois jours de vacances. La retraite ne l’inspire pas: «Je veux mourir en travaillant, dans la passion… Finalement, la vie, c’est donner. Donner à la famille, donner à la société. Nous avons une responsabilité vis-à-vis de notre communauté.»

Le Tessin. Genève où il a étudié. Berne où il a grandi. Les 26 cantons qu’il a intimement fréquentés dans le cadre du 700e… Marco Solari est l’incarnation du fédéralisme. D’ailleurs, à l’arrière-plan de la terrasse du Bellevue, la coupole du Palais fédéral lui fait comme une tiare. «Mon pays, c’est le Tessin mais c’est aussi Berne.»

Il embrasse le panorama verdoyant qui s’ouvre à 180° devant nous, remonte le temps: «Ici, je suis allé au lycée. Là j’ai donné mon premier baiser à ma première fiancée quand j’avais 13 ans et demi. Là, j’ai fait de la bicyclette, là du ski. Là, un soir, je me suis perdu dans le brouillard quand j’avais 11 ans, là je me suis baigné dans la rivière… Chaque mètre carré porte des souvenirs.»

Ce pays bien-aimé et fidèlement servi l’a déçu il y a quatre ans en rejetant le projet Gothard 2020. En creusant 57 kilomètres sous la montagne, la Suisse fait œuvre d’avant-garde avec le tunnel du Gothard. «Comment l’inaugurer? En coupant un ruban? En asseyant un conseiller fédéral dans une locomotive? demande Marco Solari. Ou bien en montrant à l’Europe le cadeau incroyable que nous lui faisons? Y a-t-il une meilleure occasion de se retrouver, de faire vivre le vrai mythe de la Suisse, qui est la montagne?» Cette perspective d’exposition nationale a trébuché sur des frilosités économiques et des prérogatives régionales. «Il manquait aussi la figure forte d’un conseiller fédéral à la Jean-Pascal Delamuraz. Lui, il aurait sans doute fait passer le projet.»

L’an dernier, le Festival de Locarno s’est terminé avec les insultes lancées par Paolo Branco, président du jury, à l’encontre de Vol spécial, de Fernand Melgar. Cette fausse note n’a pas atteint la sérénité du président. Il est allé dire à Branco que celui-ci n’avait rien compris au film et à la Suisse. Et il rappelle: «Que serait un festival sans polémiques? Sombrer dans l’indifférence, c’est ce qui peut arriver de pire à un festival.»

Borges, admirateur de la Suisse, écrit dans Les Conjurés: «Au centre de l’Europe, parmi les terres hautes de l’Europe, monte une tour de raison et de foi solide.» Et: les Confédérés «n’ignoraient pas que toutes les entreprises de l’homme sont également vaines». Cette phrase hante Marco Solari: «Alors, tout est vanité, comme dit l’Ecclésiaste? Mais créer fait partie de la vie. Est-ce qu’on élève son enfant en se disant «de toute façon il m’oubliera» ou en se disant qu’il sera l’homme le plus heureux de la terre? Si on adopte la pensée de Borges, on s’assied et on attend la mort. Je préfère vivre dans l’illusion que, à Locarno, je fais tous les jours le bonheur de 10 000 personnes.»

«Que serait un festival sans polémiques? Sombrer dans l’indifférence, c’est ce qui peut arriver de pire à un festival»