Roman

Les fins du monde passées et à venir, recensées avec brio

Le Tchèque Patrik Ourednik exerce à nouveau son humour absurde et méthodique: un régal

Il y a douze ans, Europeana. Une brève histoire du XXe siècle révélait un auteur tchèque à l’humour singulier: Patrik Ourednik. Né en 1957 à Prague, installé en France depuis 1984, traducteur de Rabelais, Jarry, Queneau, Michaux et Beckett, il écrivait alors dans sa langue.

Désormais, il a adopté le français avec brio. Il partage avec le narrateur de La fin du monde n’aurait pas eu lieu l’origine, le nom, le métier et l’âge, à deux ans près (il faut calculer un peu pour le découvrir). Et aussi ce regard ironique et réducteur qui fait toujours merveille.

Dans Europeana, Patrik Ourednik proposait une vision burlesque de l’Histoire, juxtaposant toutes sortes d’informations absurdes, vraies ou inventées. Pas de jugement de valeur ni de hiérarchie. La fin du monde n’aurait pas eu lieu reprend un peu le même procédé, en cent onze chapitres, parfois très brefs. C’est un roman, nous informe-t-on p. 29, mais la trame en est ténue. Le narrateur recense les différentes issues offertes à l’humanité depuis la plus haute antiquité. A cette grande Histoire se noue le destin individuel de son ami Gaspard Boisvert.

Calomnie et disgrâce

Traducteur également, mais des auteurs américains, Boisvert a connu aux Etats-Unis un bref destin de «conseiller auprès du président le plus bête de l’histoire du pays». Quelques recoupements permettent de deviner lequel, un qui ne croyait déjà pas au réchauffement climatique et à toutes ces bêtises occidentales.

La faveur dont jouit le «petit Français», ce bouffon du roi, agace l’entourage du président et il est rapidement calomnié et disgracié. Il semble avoir de la peine à s’en remettre: amnésique, agressif, dépressif, il réagit avec violence aux discours de tous bords. Après sa fin tragique, son ami reconstitue sa trajectoire en fouillant les notes et papiers épars, selon un stratagème narratif éprouvé.

«Si c’est pas chouette»

Un mystère pèse sur l’origine de Boisvert: ne serait-il pas le petit-fils du Führer? Sa grand-mère avait le souvenir d’un soldat allemand qui dessinait au bord de la rivière. Le père avertit Gaspard: «Si je t’en parle, c’est pour que tu sois attentif si des idées te viennent. L’hérédité, ça existe, quoi qu’on en dise.» Le fils fera quelques recherches qui n’aboutiront pas à grand-chose.

D’ailleurs le destin de Boisvert n’intéresse pas plus que ça le narrateur, qui s’en sert comme fil rouge pour retracer les diverses fins du monde. Car Ourednik, auteur et/ou narrateur, maîtrise l’art de l’enchaînement, de la mise à plat et du rebondissement. Il ménage son lecteur: à la première ligne apparaît Jean-Pierre Durance, mais «il n’est pas nécessaire de retenir son nom», prend-il soin de nous avertir. Il a également prévu, pour ponctuer son récit, sept phrases destinées à le rassurer, ce lecteur: oui, il lit bien toujours le même livre, et il peut profiter de cette pause pour réfléchir au sens des destinées humaines. Un sens qui parfois peut échapper quand on considère les diverses catastrophes qui les jalonnent. Parmi ces phrases au charme désuet, on retiendra la première «Si c’est pas chouette.»

Apocalypses modélisées

La fin du monde, c’est plus rien après. La fin d’un monde, c’est l’aube d’un monde nouveau. Ça bouge, vous comprenez? Tout bouge.

Ourednik en recense trois modèles, selon la plupart des croyances. Le pessimiste: «Le monde se terminait et tout recommençait à zéro pour un monde identique». L’optimiste, selon certaines religions: «Le monde se terminait dans un bain de sang effroyable et ultime et survenait alors un monde de félicité.» La fin de l’Histoire: «Le monde ne se terminait jamais et la félicité, qui en était le ferment, allait grandissant jusqu’à la fin des temps, eux-mêmes renouvelables indéfiniment.»

Mais au début du XXIe siècle, on est arrivé au point où, «quelle que soit la procédure envisagée, ça finira mal». La disparition de l’humanité devient un horizon possible. Si Michel Houellebecq s’en réjouit, Gaspard Boisvert a la faiblesse de rêver encore sur le mode optimiste. Que faire? «Mettre l’homme à l’abri du besoin, rendre le travail plaisant, permettre une mort sereine à tous, empêcher l’univers de se dilater?»

Le narrateur, lui, envisage d’écrire un livre sur les apocalypses. Son éditeur est sceptique, il y en a déjà eu trop, personne n’y croit plus. Mais lui, pense que c’est «une perspective apaisante»: «pouvoir se dire sur son lit de mort de toute manière, ils vont tous y passer ces connards» rendrait l’âme plus sereine.

Tout s’enchaîne

A partir de ces prémices, Ourednik enchaîne avec brio les exemples pris dans la Bible et autres mythologies, les statistiques fantaisistes, les dialogues de café du commerce et les blagues nulles. Il compare les méfaits respectifs du Prozac et du Viagra ou les performances des dictateurs sanguinaires du XXe siècle.

Rien ne lui échappe des pièges du langage: les stéréotypes usés et les nouveaux qui les dénoncent, les tics et les modes. Le nom de famille du Führer donne lieu à des digressions onomastiques: s’il avait porté celui de son géniteur, Schiklgruber, «celui qui creuse une rigole pour évacuer le purin», aurait-il connu le même destin charismatique? Même si, comme le suggère l’éditeur, «il n’est pas exclu qu’on soit tout simplement en train de se payer votre tête», c’est de manière si réjouissante qu’on s’en enchante.


Patrik Ourednik, La fin du monde n’aurait pas eu lieu, Allia, 176 p.

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