Visite guidée

A Firminy, Le Corbusier reste parmi les hommes

Non loin de Saint-Etienne, l’ensemble architectural de Firminy appartient
 au patrimoine mondial de l’Unesco depuis cet été. Et rappelle aussi que 
son auteur a beaucoup construit
 en Auvergne-Rhône-Alpes

Pourquoi une œuvre aurait-elle nécessairement besoin d’un écrin pour briller? L’art a partout sa place, dans les villes et les campagnes, les musées et la rue. Prenez Firminy (17 000 habitants), dans le département de la Loire, à quelques kilomètres de Saint-Etienne. Ville un peu grise, collée à l’ancien bassin houiller du Forez en friche aujourd’hui où suinte la nostalgie d’une époque qui à défaut d’être glorieuse apporta un peu de prospérité.

Cette même bourgade s’enorgueillit pourtant de posséder en Europe le plus grand ensemble architectural signé Charles-Edouard Jeanneret, alias Le Corbusier, et de lui vouer un véritable amour. La dévotion des Appelous (le nom des habitants) envers le natif de La Chaux-de-Fonds a trouvé récompense et (enfin) reconnaissance cet été à Istanbul avec l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco du site imaginé par le Suisse. C’est le quatrième ainsi classé en région Auvergne-Rhône-Alpes après le vieux Lyon, les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle (qui passent par Le Puy-en-Velay) et la grotte Chauvet en Ardèche. L’ambassadeur de France à l’Unesco assure que tous les sites français classés ont vu leur fréquentation augmenter de 30%. D’où la joie des Appelous, qui attendent de cœur ferme les férus d’histoire et d’architecture et autres publics.

Etrange, cette présence du célèbre urbaniste en ce lieu improbable et moins couru que certaines autres de ses signatures, comme la Cité radieuse de Marseille, la villa de Corseaux au bord du Léman, les maisons de la Weissenhof-Siedlung à Stuttgart ou encore le Musée de l’art occidental de Tokyo. Le Corbusier à Firminy, ce sont trois réalisations qui se frôlent – la Maison de la culture, le stade, l’église – et, plus loin et plus haut, ce mastodonte nommé unité d’habitation. On appelle ce quartier Firminy-Vert car la végétation a droit de cité et ne se prive pas d’en user.

Ville verticale

Regard vers le passé, arrêt en l’année 1952. Eugène Claudius-Petit, le ministre de la Reconstruction, se rend à Firminy, ville à l’habitat délabré alors que les mines ont drainé un afflux important de population. Celui qui deviendra le maire de cette commune veut marquer les esprits et convainc les élus de faire appel à Le Corbusier, ce qui n’était pas gagné d’avance car l’urbaniste suisse venait de livrer sa Cité radieuse de Marseille qualifiée par ses détracteurs de «maison de fada». Claudius-Petit imagine une cité érigée sur le principe de la Charte d’Athènes (1933), dont Le Corbusier fut le rédacteur et qui allie hygiène, fonctionnalité, éclairage naturel «et place l’homme au milieu des hommes pour qu’il réussisse sa vie».

Allons là-haut, sur le promontoire végétalisé, socle du village que Le Corbusier a imaginé en 1965, juste avant sa mort. Blockhaus, pestent ceux qui n’aiment pas. Paquebot, corrigent les inconditionnels. Le Corbusier invitait au voyage-voguage, non point à la fixation. Un habitat certes monumental, 130 mètres de long, 57 de haut, 414 logements, 1000 résidents. Mais monté sur pilotis pour libérer le regard et la lumière, pour isoler et donc assainir le logement. On y retrouve toutes les déclinaisons du bâtisseur, le plan libre où les colonnes de béton s’affranchissent des murs porteurs, les fenêtres en longueur qui aèrent et éclairent, le toit-terrasse ou place de village. Une seule entrée, les ascenseurs sont appelés métros, les étages sont des rues, des 2 pièces, des 6 pièces, un tiers de copropriétés, deux tiers d’HLM, des médecins, des avocats, des ouvriers, des fonctionnaires, des étudiants, des requérants d’asile.

Une ville verticale ou unité de vie avec une école maternelle sur trois niveaux fermée en 1998 après trente années d’utilisation et un supermarché Casino, qui lui aussi a cessé son activité, mais aussi la première laverie automatique de France. Dans la logique des services imaginés par Le Corbusier, chaque appartement était équipé d’une petite boîte ouverte sur l’extérieur afin que le livreur y dépose le lait et le pain. De trop nombreux impayés condamnèrent ces bons offices en 1978.

Sous le signe d’Orion

Comment expliquer cet étonnant sentiment d’intimité devant l’œuvre à la masse pourtant écrasante? Le Modulor, répondent les spécialistes, ou silhouette d’un homme debout levant un bras. Un ingénieux système de proportions imaginé par Le Corbusier qui, en prenant comme étalon la stature humaine, a construit des édifices ou des objets en harmonie avec celle-ci.

Dégringolons vers l’église Saint-Pierre. Il aura fallu attendre un demi-siècle pour qu’elle soit achevée en 2006 en raison de soucis budgétaires et de conflits politiques locaux. A son décès, l’architecte ne laisse qu’un avant-projet. L’exécution est confiée à José Oubrerie, qui suit les plans du maître au sein de l’atelier Le Corbusier, rue de Sèvres à Paris. L’architecture est pour le moins originale, pyramide à base carrée de 25 mètres de côté évoluant dans un cône tronqué en biais qui culmine à 33 mètres de hauteur.

Les anciens mineurs ont longtemps désigné l’édifice sous le nom de «seau à charbon». Le chœur est parcouru par une constellation de petits orifices habillés de verre blanc qui laisse pénétrer tôt le matin une lumière très particulière. L’ensemble de ces petites ouvertures représente en fait la constellation d’Orion. Le projet est la matérialisation d’un des éléments forts de la pensée du «Corbu»: l’articulation de trois activités humaines fondamentales, le loisir, le sport et la spiritualité. C’est ainsi qu’aux abords immédiats du lieu de culte court une piste d’athlétisme qui ceint une pelouse. Puis s’élève une Maison de la culture. Le stade en cuvette a été implanté dans une ancienne carrière de grès. Le Centre culturel inauguré en 1965 est le premier bâtiment construit par Le Corbusier à Firminy. Il a bénéficié de la loi Malraux instituant les Maisons de la culture à partir de 1961.

L’ensemble incurvé et tout en longueur possède un rythme corbuséen avec cette compositions alternant montants colorés et ouvertures vitrées due aux dessins de Iannis Xenakis alors collaborateur de l’architecte. Et partout, ces couleurs primaires, le rouge, le jaune, le vert, le bleu, qui pigmentent les façades.

Wogenscky, le disciple

André Wogenscky, stagiaire puis collaborateur de Le Corbusier, cosignataire de projets, a laissé couler dans la piscine une tache d’orange, sans doute pour se démarquer. Le bassin voisin de l’église Saint-Pierre a été entièrement réalisé par ce disciple dans l’esprit du maître. On retrouve la patte de Wogenscky (décédé en 2004) à Annecy, où il réalise, à partir de 1963 avec l’architecte Louis Miquel, l’ensemble des Marquisats, au bord du lac: une Maison des jeunes et de la culture (MJC), un foyer pour travailleurs, un gymnase. La MJC fait place en 1993 à l’Ecole supérieure d’art, actuellement en rénovation, et à un lieu dédié aux musiques actuelles.

Cette extension savoyarde du bâti corbuséen rappelle que l’architecte chaux-de-fonnier a beaucoup construit en Auvergne-Rhônes-Alpes. Bien avant Firminy, le cardinal archevêque de Lyon commanda en 1953 à Eveux un couvent d’études destiné à former de jeunes dominicains. En 1959 est sorti de terre un bâtiment religieux d’avant-garde baptisé couvent Sainte-Marie de La Tourette. Le Corbusier se déclarait agnostique, mais le clergé persuadé que tout chef-d’œuvre confine au sacré a choisi de s’attacher la collaboration de ce maître de l’art capable d’atteindre une forme de spiritualité où croyants et non-croyants peuvent ensemble se reconnaître.

Couvent-bloc, coloré, conçu selon le mode du plan fixe, couloirs en perspective, fenêtres en bandeau, cellules à l’échelle du Modulor, réfectoire, seul espace à disposer d’ouvertures des deux côtés. L’église n’est pas une grande boîte noire mais un espace de lumières savantes composées de sept fenêtres. Les sources lumineuses sont dirigées vers l’autel et le pupitre où est posé le cahier de chants que lisent les Frères. Le toit est une terrasse végétalisée, un promenoir assumant cette autre fonction d’un cloître qu’est la méditation. 

Publicité