Culture

Fischli & Weiss, esthétique de la banalité

Depuis la fin des années 1970, les deux funambules zurichois de l'art contemporain font tomber des objets, explorent les banlieues petites-bourgeoises, imitent en polystyrène les tables des bricoleurs et fêtent avec ironie les petits riens de la vie quotidienne. Interview à l'occasion de leur première rétrospective suisse au Kunsthaus de Zurich.

Trois bouts de cornichons regardent une pile de tapis tandis qu'un vendeur les conseille. (En fait, ce ne sont pas des tapis mais des tranches de mortadelle et de saucisse de Lyon, et le vendeur est un radis.) Serait-ce l'instantané des restes d'un buffet saisi par un regard ivre à 4 heures du matin? Non, ce sont Peter Fischli et David Weiss, en 1979, mettant en scène et photographiant des épisodes miniatures pour Wurstserie (La Série des saucisses). De quel genre de partenariat artistique s'agit-il donc? Qui ose cette sorte de sottise psychédélique? Un film de 30 minutes datant de 1981 fournit un début de réponse: un rat et un ours. Tourné en 8 mm puis agrandi à 16 mm, Der Geringste Widerstand (La Moindre Résistance) montre les deux artistes suisses en costume de rat et d'ours panda déambulant dans Los Angeles, dans un style «buddy-cop*» de troisième zone. Ils se rencontrent sur un pont au-dessus d'une autoroute à grand trafic et discutent des dernières évolutions dans le monde de l'art [...].

Vous avez commencé à travailler ensemble en 1979. Quand est-il devenu clair qu'il s'agirait d'un arrangement permanent?

Peter Fischli: Nous ne l'avons jamais explicitement énoncé. De facto, évidemment, c'est le cas, mais ce sont les projets communs eux-mêmes qui pour nous le justifient, pas simplement le désir de travailler ensemble.

En commençant par faire des photographies de saucisses, suivies par un film vous montrant en costume de rat et d'ours, je suppose que vous avez rapidement gagné une réputation de duo comique? C'est un thème ancien dans les farces bouffonnes et les dessins animés: l'étrange couple. [...] Fischli et Weiss sont-ils les Tom et Jerry de l'art?

Peter Fischli: Ce type de personnages n'existe pas que dans la comédie mais aussi dans les romans, chez Flaubert et Dostoïevski: le trope de l'étrange couple. Mais même en ce qui concerne l'idée du «duo comique», nous n'étions pas très préoccupés que cela soit interprété comme cela.

Pour son exposition de 2005 à la Kunsthalle de Zurich, Dominique Gonzalez-Foerster voulait que vous apparaissiez à nouveau dans les costumes du rat et de l'ours. Pas dans un film mais dans une performance.

David Weiss: Oui, elle voulait que le rat et l'ours soient des philosophes conduisant des dialogues, pas nécessairement drôles. Quoique la situation soit amusante, si les animaux disent quelque chose d'intelligent.

Peter Fischli:C'était une suggestion spontanée. Mais on n'est pas obligé de se conformer à ce genre de propositions à la lettre. Nous avons fait le contraire: au lieu d'apparaître comme des clowns, nous avons suspendu les costumes dans des vitrines en Perspex sombre et nous les avons glorifiés comme des fétiches.

En brouillant délibérément les attentes à l'égard d'un duo comique...

Peter Fischli: Nous faisons en sorte de montrer les choses sous leur vrai jour. Et c'est aussi cela qui est intéressant: nous ne voulons pas en être débarrassés entièrement, mais nous ne voulons pas non plus laisser les choses comme elles sont. C'est vrai pour beaucoup de nos œuvres: nous voulons extraire les choses des niches auxquelles elles appartiennent et les transporter ailleurs, mais sans renier leurs origines. Il s'agit de prendre mais aussi de rendre.

Votre attitude face aux débats conventionnels autour de l'art était de ne pas utiliser l'outrance ou le tabou mais quelque chose de plus subliminal, au-dessous du radar du «sérieux».

Peter Fischli: A Los Angeles, où nous vivions à l'époque, nous étions évidemment confrontés à Disneyland et à toute l'industrie cinématographique, et nous avons découvert ce lieu de location de costumes, et les choses de ce genre n'étaient pas beaucoup utilisées à l'époque.

Avec Sichtbare Welt (Monde visible, 1987-2001), le respect pour les techniques culturelles amateurs et le désir de les employer a pris la forme d'une accumulation gargantuesque de 3000 images - exposées dans 15 boîtes à lumière ou dans un slide-show vidéo de huit heures - qui rassemblent tout ce qu'un touriste pourrait trouver intéressant: des couchers de soleil dans le désert, des pyramides, des maisons, des carrefours. Presque tout, de partout dans le monde. Ces images ne sont pas classées par thème [...] mais représentent simplement un compte rendu chronologique des voyages que les artistes ont effectués.

Dans les années 1980, les débats sur l'art, en tout cas dans le monde germanophone, étaient dominés par des formules comme «intensité» et «néo-expressionnisme». Dans ce contexte avez-vous eu le sentiment d'être incompris? Cela vous a-t-il rendus plus déterminés, comme Duchamp lorsque son «Nu descendant un escalier» (1912) n'a pas été jugé suffisamment sérieux par les cubistes et qu'il s'est mis à produire les objets «ready made» dans les années suivantes? Est-ce pour cela que vous vous êtes décidés pour de petites sculptures amusantes en poterie?

Peter Fischli: En 1981, quand nous avons exposé les figurines en argile à Zurich, même si beaucoup de gens les ont aimées, nous n'avons pas eu l'impression d'être complètement pris au sérieux. Pour beaucoup, ce n'étaient que des blagues et des anecdotes sympathiques, rien de plus; elles étaient réduites à un niveau narratif. Mais nous savions ce que nous faisions, et cela nous plaisait. D'un côté vous faites quelque chose contre les autres, et de l'autre vous faites quelque chose pour vous-même. Ça marche toujours un peu dans les deux sens.

David Weiss: Il s'agissait de rester fidèles à nous-mêmes et à notre tempérament. Nous ne voulions pas tomber dans le piège du pathos de nos amis artistes, nous trouvions cela étrange. Comme tous ces gens étaient nos amis, nous les connaissions tous. Cependant nous n'étions pas entièrement conscients de cela, aujourd'hui nous en parlons avec 20 ans de recul, mais à l'époque ça se passait comme ça.

Adopter l'approche des loisirs, c'est comme ça que cela a commencé?

David Weiss: Non, c'était la simplicité. C'est simple de prendre des photos. Pour commencer, vous pressez juste sur un bouton puis vous voyez ce que ça donne. L'argile est un matériau incroyablement mou, agréable et patient. C'est le premier pas. Il ne pose aucun obstacle. Il ne se plaint pas.

Peter Fischli: A la fin des années 70 et au début des années 80, travailler avec de l'argile était tabou, relégué à la catégorie artisanat, à la créativité domestique. C'était mal vu, du moins dans la culture haut de gamme, considéré comme peu sérieux. Donc c'était comme adopter une technique d'amateur. Comme nos photographies pour Monde visible: il y a un parallèle avec les touristes normaux, qui vont dans les mêmes endroits et prennent aussi des photos.

A l'époque, cette sympathie pour les activités «normales» était loin d'être la norme. Parmi les derniers hippies et les premiers artistes punks et bohèmes, rien n'était plus méprisé que les petits bourgeois et leurs habitudes étroites d'esprit.

Peter Fischli: Et ça les rend attrayants à nos yeux, n'est-ce pas? Là n'était pas l'essentiel, mais c'est bien sûr un stimulant. Lorsque nous avons tourné des vidéos sur des vaporettos à Venise, nous étions avec des milliers de touristes qui faisaient la même chose. C'est juste qu'à ce moment particulier on le fait soi-même en tant qu'artiste. Nous sommes conscients qu'il y a de bons côtés dans ce que nous faisons.

En 1995, 96 heures de vidéo filmées par Fischli et Weiss au cours d'innombrables trajets dans Zurich et ses environs sont exposées au pavillon suisse de la Biennale de Venise. Le style tient davantage de Discovery Channel que de Warhol: un tunnel routier, des banlieues, une vache dans un champ; un canard, un chien, un chat; un fromager, un dentiste, des bûcherons au travail; un réservoir; une fête techno. Tout comme il semble presque impossible pour les artistes d'avoir digéré toutes ces images, comment les spectateurs, cette foule solitaire, devraient-ils les appréhender? Que reste-t-il de la «beauté» ou du «concept» parmi cette apparente indifférence? Faut-il tout prendre ou choisir des séquences comme sur un buffet? Cette œuvre sans titre est finalement moins un portrait de la Suisse qu'une interrogation sur combien de temps de notre vie nous voulons consacrer à regarder.

Une interprétation culturellement pessimiste de cette œuvre serait que les gens qui enregistrent tout en vidéo lorsqu'ils voyagent tiennent l'expérience à distance de façon à pouvoir dire, une fois de retour chez eux, «j'y étais». Pourquoi pensez-vous que c'est une technique culturelle légitime et positive et non pas la ruine du monde occidental?

Peter Fischli: Peut-être est-ce plus facilement explicable en prenant l'exemple de Monde visible. C'est le même phénomène: vous voyagez quelque part, pyramides, magnifique plage ou Cervin, peu importe, puis vous prenez des photos. L'élément un peu médiocre, c'est qu'il existe déjà tant de photos de ces lieux, mais en même temps ils sont d'une grande beauté, les gens ne les photographient pas sans raison. Et, en dépit des critiques, nous ne voulons pas nous fermer à la splendeur et à la magnificence de ces lieux. Le petit livre de questions (Le bonheur me trouvera-t-il?, 2002) contient cette question: Puis-je retrouver mon innocence? Vous allez sur une plage magnifique avec palmiers et coucher de soleil, vous prenez une photo; d'un côté vous pensez que c'est génial, mais au fond de vous-même vous savez que ces clichés sont rabâchés. Mais c'est là qu'est le pathos. Et nous voulons occuper une position au milieu, légèrement tiraillée entre les deux.

Qu'est-ce que le goût pour Fischli et Weiss? Avez-vous un système pour le calibrer? Qu'est-ce qui vous plaît et qu'est-ce qui ne vous plaît pas?

Peter Fischli: Une méthode pour éviter de décider pour ou contre la beauté est certainement notre approche qui consiste à réaliser des groupes d'œuvres en plusieurs parties. La série des fleurs comporte 111 photos, ce qui signifie que nous pouvons y inclure certaines que nous trouvons particulièrement plaisantes ainsi que d'autres que nous trouvons moins séduisantes. [...] Au lieu de dire voici le plus bel objet, la plus belle fleur, le plus bel aéroport, et il n'y en a qu'un, vous obtenez la simultanéité et une sélection. En mettant un peu de côté l'aspect de désignation et de hiérarchisation.

David Weiss: Oui, mais en même temps le contraire est vrai aussi. Si nous avons une collection de diapositives en noir et blanc d'un champ de foire et que le thème du conte de fées apparaît dans 12 variations, ensuite nous sélectionnons ce qui traduit le mieux le cœur de ce thème. Et à la fin cela ne laisse qu'une vingtaine d'images auxquelles nous appliquons nos propres critères: lesquelles sont bonnes, lesquelles vont ensemble. Ce qui veut dire que nous créons inévitablement des jugements de valeur et des hiérarchies, des critères de goût.

Peter Fischli: Mais le fait que nous soyons deux entre aussi en ligne de compte. Certains sont mes thèmes préférés, certains sont ceux de David. Cela rompt à nouveau les hiérarchies.

© Jörg Heiser, «Frieze»

*Le genre «buddy-cop», littéralement «flics-copains», met en scène deux hommes, la plupart du temps des policiers, aux personnalités opposées, forcés de s'entendre pour triompher (exemples: L'arme fatale, Starsky et Hutch, Tango et Cash, etc.).

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