Lavée par l’orage, Besançon se présente sous le masque. Heureusement, une terrasse ensoleillée permet de le laisser tomber pour converser avec le volubile Fiston Mwanza Mujila, invité au festival Livres dans la boucle (du Doubs, bien sûr). Son deuxième roman, La Danse du Vilain, se danse à Lubumbashi, mais c’est de Graz, au sud-est de l’Autriche, qu’il est venu assurer sa promotion. Voilà onze ans qu’il réside dans cette ville universitaire, à la frontière de l’Europe centrale. Lui, qui a grandi entre le swahili de la mère et le français du père, s’est familiarisé avec l’allemand lors d’une résidence d’écriture près de Berlin.

Graz cherchait un Stadtschreiber, un écrivain de la ville, Fiston Mwanza Mujila a été élu. «Pendant un an, je me suis beaucoup baladé dans la ville. J’ai donné des ateliers dans les écoles, en milieu carcéral aussi. J’ai écrit de la poésie, et aussi Tram 83. Le jazz est très vivant à Graz, c’était important pour moi», dit l’écrivain. Gamin, il rêvait de jouer du saxophone. Il n’y en avait pas à Lubumbashi, il fait de la musique avec les mots.

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Dans La Danse du Vilain, on croise M. Guillaume, un fonctionnaire du renseignement sous le règne de Mobutu, qui se nourrit de poésie allemande et slovène. «Ah, Kosovel, Kosovel, du sublime à l’état pur», répète-t-il. Etonnant, non? «Je tiens toujours à donner un trait d’humanité à mes personnages. Je lui ai prêté mes goûts», reconnaît Fiston en riant.

«En tant qu’écrivain congolais, j’ai une généalogie littéraire française – Zola, Rimbaud surtout, les surréalistes. A Graz, il me fallait une généalogie en langue allemande. J’ai découvert des poètes fulgurants, écrivant dans l’urgence, comme ce Kosovel. Et des performeurs, comme Ernst Jandl. J’avais lu Handke, Thomas Bernhard au Congo, mais les relire sur place changeait la perspective.»

A 39 ans, Fiston Mwanza Mujila ne mourra plus tout jeune comme ses poètes maudits, mais la poésie reste son langage premier. Il la profère en compagnie de musiciens de jazz, à Berlin, à Graz, et bientôt à Genève, au Salon du livre en octobre. «Je recrée le monde, je le renomme, je remplace la lune et les étoiles par des ampoules.» Elle jaillit de lui en français, en allemand, en musique. «J’y parle de choses plus intimes que dans les romans, de moi, du fleuve, de mes ancêtres.» Il écrit aussi du théâtre, en allemand, joué au Burgtheater à Vienne, au Deutsches Theater à Berlin. Et il enseigne à l’Université de Graz. Ce qui lui permet de mener une vie d’écrivain selbstständig, indépendant. Pour les romans, c’est encore le français: «Comme écrivain allemand, j’ai 11 ans.»

«Pour ma mère, je ne suis pas Noir»

Soucieux de généalogie, celui qui se prénomme Fiston se présente ainsi: «Je suis le fils de Mwanza Mujila et de Nanga Musadi, petit-fils de Juliane Oda Mwanza et de Mwamba Kabuya, né à Lubumbashi. Et enfin, écrivain. Ça me donne un ancrage dans l’espace culturel congolais. Et ça désamorce le racisme. Avant d’être Noir, je viens de quelque part, je sais qui je suis, j’ai mes ancêtres, c‘est rassurant. Pour ma mère, je ne suis pas Noir», conclut-il dans un éclat de rire.

Au cœur de La Danse du Vilain s’agite Tshiamuena, dite la Madone des mineurs, une sorcière aux vies et aux pouvoirs multiples. «Elle m’a été inspirée par ma grand-mère. Elle tenait un bar. Une forte femme. Elle ne souriait jamais. Avec mes frères, on passait les vacances chez elle. On pouvait se casser en mille morceaux pour l’aider, jamais un merci. Plus tard, quand j’ai essayé de l’interroger sur sa vie, elle m’envoyait ranger des caisses! Elle nous parlait en tshiluba, ne donnait que des ordres. Elle est devenue un mukishi, un esprit, encore de son vivant. Je peux la prier au même titre que mes ancêtres.»

Sous le règne de Mobutu

La Danse du Vilain se déroule dans les années 1980, Mobutu règne depuis 1965. En 1981, Fiston naît dans ce qui s’appelle le Zaïre jusqu’au départ du dictateur en 1997. «C’était un autre pays. Mobutu avait tout renommé Zaïre: le pays, le fleuve, la monnaie. Avec sa folie des grandeurs, c’était un personnage de fiction d’une certaine splendeur. Il y avait la dictature, mais aussi une fierté nouvelle d’appartenir à un pays qu’on croyait riche et puissant. Un certain ordre régnait, il n’y avait pas de guerres, de violences. La répression était forte.»

«Aujourd’hui, continue-t-il, il n’y a plus d’Etat. La corruption est partout, il y a des guerres, des déplacements de population. On se trouve dans une situation de colonie, tous les pays passent par le Congo pour le piller. Même l’exploitation de la mine est artisanale et ne profite pas au pays, faute de débouchés. Je me dis parfois qu’il faudrait fermer les mines, décoloniser l’économie. Reconstituer l’agriculture, la pêche, l’élevage. Donner à manger aux gens. Développer le tourisme. Le fossé augmente entre la population et la classe politique, qui est la seule à s’enrichir. Il y a une amnésie générale, entretenue. Un pays ne peut pas évoluer sans mémoire. Une réconciliation est nécessaire, la reconnaissance des torts, une justice, des indemnités, comme en Afrique du Sud.»

Comme le Groupe 47

Quel peut être le rôle des intellectuels dans ce contexte? «Je me sens dans la situation des écrivains allemands du Groupe 47 – Heinrich Böll, Ingeborg Bachmann, Günter Grass… – au lendemain de la guerre, face à l’héritage du nazisme. Je vois aussi des analogies avec la situation de l’Autriche qui n’a pas liquidé son passé, ce que des auteurs comme Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek n’ont cessé de lui reprocher. Au Congo, les intellectuels sont méprisés, ils n’ont pas d’audience. Quand j’essaie d’interroger mes parents ou ceux de leur génération, il y a trop de non-dits, de silence. Moi, dans mes romans, j’ai choisi de me situer en bas, du côté des mineurs, des creuseurs, des enfants des rues.»

Nous étions des princes, des rois et des marquis sans lendemain, aiguisés par la colle; la colle qui nous donnait des idées, la colle qui pourvoyait à l’inspiration, la colle qui stimulait les rêves et toujours la colle qui nous permettait de tenir la dragée haute dans ces nuits infestées d’inspecteurs des finances, de militaires mégalomanes, de vendeurs d’organes génitaux et autres quêteurs de sang à des fins sacrificielles

Tram 83 et La Danse du Vilain font vivre sur le mode burlesque et sauvage tout un petit monde qui se cristallise autour des bistrots, de la musique, de la débrouille. Dans le second, «J’ai voulu rendre une âme aux gamins de rues, chassés par la guerre, l’appauvrissement des familles, sniffeurs de colle. J’ai découvert un monde de sniffeurs de colle, mais organisé, hiérarchisé, avec ses rituels et ses spécialistes – rapines, mendicité, chantage.» Il a confié leur épopée à un narrateur autrichien, Franz, un écrivain paumé au cœur des ténèbres.


Roman
Fiston Mwanza Mujila
La Danse du Vilain
Métailié, 272 pages

Retrouvez Fiston Mwanza Mujila au Salon du livre en ville, qui se tient à Genève du 28 octobre au 1er novembre.