Spectacles

Flamme helvétique au Festival d’Avignon

Comédiens, danseurs et performeurs suisses investissent en nombre la capitale estivale du spectacle. Mais comment percer dans la jungle du festival off, où bourdonnent depuis jeudi plus de 1500 productions?

Un brin de pinceau, vite. Une larme de rimmel, please! Un zeste de poudre, diable! Un beau «Merde» enfin, ce mot fétiche des acteurs, lancé à la cantonade quand le noir tombe en guillotine sur la salle.

Quand vient juillet, Avignon la pontificale se donne un petit air d’éternité. Mais il ne faut pas s’y tromper: la vitesse est de mise. Ce vendredi, à 18h15, les comédiens Jean-Alexandre Blanchet, Caroline Cons et leurs camarades auront un petit quart d’heure pour se jeter dans la fiction.

Concentration et exigence aiguisées

A 18h30, ils seront Jean-Baptiste Poquelin, son épouse Armande Béjart, Louis XIV et les bigots dans Ombres sur Molière, comédie au stylet – c’est-à-dire formidable – et en alexandrins signée du Genevois Dominique Ziegler. Démoniaque, ce timing? Pas selon Caroline Cons: «Il aiguise la concentration et l’exigence.»

Mais pourquoi sacrifier à cette transe quand on a bourlingué toute l’année dans des conditions bien plus confortables? Pourquoi affronter cette pieuvre aux 1500 tentacules – le nombre de spectacles sur l’étal du festival off, à ne pas confondre avec l’écrin du «in», une quarantaine de productions disposant de moyens autrement plus considérables?

15 000 euros le plateau

«C’est une occasion unique d’être vu par des professionnels, explique Dominique Ziegler, qui y revient pour la deuxième fois. Nous avons un double privilège avec Ombres sur Molière, celui d’être coproduits par le Théâtre de Carouge, qui a un chargé de diffusion qui s’occupe de relancer les programmateurs. Et celui de jouer au Théâtre du Chêne Noir, la Rolls du off, dirigé par Gérard Gélas. La salle est identifiée, le public y vient naturellement.»

«J’ai demandé à Roger Jendly d’incarner ici Le Chant du cygne de Tchekhov, parce que c’est la possibilité de tournées au long cours, note le metteur en scène Robert Bouvier, directeur du Théâtre du Passage à Neuchâtel. Alors oui, il faut anticiper, se mettre d’accord avec un patron de salle un an à l’avance, investir entre 10 000 et 15 000 euros pour avoir droit à un plateau, 90 minutes par jour et pendant trois semaines, mais le retentissement d’une telle présence peut être inestimable.»

Les secrets de la Sélection suisse

Se montrer à Avignon, c’est s’ouvrir parfois des voies océaniques, se donner la chance d’obtenir des séries de représentations dans les deux-trois ans qui suivent. C’est l’ambition en tout cas de la Sélection suisse, soutenue par Pro Helvetia et la Corodis – Commission romande de diffusion des spectacles.

La Française Laurence Perez dirige cette plateforme depuis deux ans. Le principe? Vous êtes chorégraphe ou comédien, vous avez un spectacle et vous rêvez de le voir diffusé. Vous pouvez postuler. Laurence Perez a ainsi reçu quelque 140 dossiers – 80 l’an passé –, autant d’invitations à se rendre au théâtre ou à visionner les pièces sur son ordinateur portable.

Briser le cliché autour des artistes suisses

«J’ai tout vu, avec ce souci de casser le cliché qui voudrait que les artistes suisses ne fassent pas de vagues, raconte Laurence Perez. L’an passé, j’avais sélectionné quatre productions, qui ont attiré près de 450 programmateurs. Très vite, il y a eu un buzz, avec La Conférence des choses, ce précipité d’intelligence et d’humour conçu par François Gremaud et l’acteur Pierre Mifsud. Le Monde a publié un immense article et toute la presse a suivi. Le carnet de commandes s’est rempli à toute vitesse.»

Pour le chaudron 2017, elle a choisi Still in Paradise, des performeurs Yan Duyvendak et Omar Ghayatt; l’étrange Récital des postures de la danseuse Yasmine Hugonnet; mais aussi 1985-2045, machine à brouiller les chronologies conçue par Katy Hernan et Barbara Schlittler à l’intention du jeune public; et encore Halfbreadtechnique, éloge de la générosité selon l’artiste Martin Schick. A ce bouquet, ajoutez deux lectures, l’une de l’auteur Julie Gilbert – Outrages ordinaires –, l’autre de Joël Maillard – Quitter la Terre.

Une guerre d’amour pour le public

L’objectif avoué de Laurence Perez, c’est de faire au moins aussi bien qu’en 2016, qui a vu la flambée de La Conférence des choses, près de 130 (!) dates, dont bientôt six semaines à Paris au Théâtre du Rond-Point, adresse très cotée. «Pour les autres pièces, ce fut plus modeste, certes, mais pas négligeable. Emilie Charriot et son King Kong Théorie, d’après Virginie Despentes, ont décroché 18 dates, dont une semaine à Paris. Elle est surtout entrée dans le radar d’un certain nombre de grandes scènes françaises.»

Le secret de la percée? «Proposer des objets qui n’ont pas leur équivalent en France», estime Laurence Perez. «Plus la production est légère, dans son décor et ses moyens techniques, plus elle a de chances de prendre son envol», complète Dominique Ziegler.

A Avignon, j’ai toujours l’impression d’avoir 18 ans et de commencer le théâtre

Sur le pavé qui brûle, dans les ruelles qui exsudent, vous les verrez peut-être tracter. Robert Bouvier sèmera ses papillons sur les terrasses. Dans une main, des tracts pour Dans la solitude des champs de coton – dans laquelle il joue. Dans l’autre, des invitations à goûter au Chant du cygne. «Je croise parfois des artistes très connus qui me regardent de haut, mais j’aime ça, cette guerre d’amour pour le public. A Avignon, j’ai toujours l’impression d’avoir 18 ans et de commencer le théâtre.»

La leçon d’économie des poètes

A l’ombre d’un platane, Caroline Cons, elle, fait un rêve: «Si j’avais un souhait, ce serait qu’Avignon nous ouvre les portes de Paris. Mais d’ici là, je voudrais creuser encore le sillon de cette écriture sublime, avec l’espoir que cette pièce rencontre l’audience qu’elle mérite au-delà des frontières.»

A l’affiche de la Sélection suisse, le performeur fribourgeois Martin Schick annonce des variations sur le don. L’économie est un champ qui l’inspire. Avignon, c’est justement ça. Une histoire d’investissement. Parfois, il rapporte gros. Foi de poète.


Festival d’Avignon, jusqu’au 30 juillet.

La Sélection suisse, rens. www.selectionsuisse.ch

Ombres sur Molière, jusquau 30 juillet, Théâtre du Chêne Noir.

Le Chant du cygne, jusqu’au 30 juillet, Théâtre du Girasole.

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