Musique

Flammkuch, de l’électro aux petits oignons

Le musicien veveysan Matthew Franklin présente son projet solo dans le cadre du festival Nox Orae. Avant cela, il se produira mercredi dans les locaux du «Temps». Portrait

A 9 ans, c’était en 2000, il faisait sa première scène. Et pas n’importe laquelle. Après avoir répondu à une annonce lancée par Jacky Lagger, voilà qu’il se retrouve, avec 300 autres enfants, sur la Grande Scène du 25e Paléo Festival. «On s’était inscrits avec mon frère, et à cette occasion, j’ai appris la batterie, raconte Matthew Franklin. Si c’était impressionnant? En fait, je ne me souviens pas avoir eu le trac, car on était tellement loin du public qu’on était comme déconnectés. Par contre, je me rappelle bien avoir oublié mes baguettes dans les backstages, et que je ne savais pas trop quoi faire…» A la suite de cette expérience formatrice, le Veveysan a abandonné la batterie, «un instrument trop contraignant lorsqu’on vit en appartement».

La musique, Matthew Franklin s’y est mis jeune. Très jeune. Il devait avoir autour de 7 ans lorsqu’il a commencé à en faire avec un ordinateur. «J’étais entouré de musiciens et tous me disaient que c’était mieux que de jouer aux jeux vidéo», rigole-t-il. Son premier instrument sera donc un synthétiseur sur ordinateur, répondant au doux nom de ReBirth RB-338. Il apprendra ensuite la guitare en autodidacte, avant sa brève aventure de batteur. Son père est ingénieur du son, sa mère écoute beaucoup de musique, surtout du rock des années 80 et 90. «Mais cela n’a jamais été une volonté de mes parents que je fasse de la musique, ça vient vraiment de moi.»

La forme des ondes

Depuis quelques années, le Vaudois est passé à la vitesse supérieure, d’abord au sein du groupe Zahnfleisch, puis en solo sous le nom de Flammkuch. A l’écoute de Haute saison, le mini-album quatre titres qu’a sorti Zahnfleisch en mars dernier sur le label genevois Cheptel Records, on devine des influences multiples, et l’envie surtout de faire voyager l’auditeur en passant d’une couleur à l’autre, en changeant constamment de tempo et d’approche. La musique du quatuor est très libre; s’il fallait la catégoriser, on évoquerait volontiers la notion de postrock. Matthew Franklin, lui, parle plus volontiers de krautrock, cette musique hypnotique et expérimentale née en Allemagne à la fin des années 60 et popularisée par des groupes comme Can, Neu!, Amon Düül II, Faust ou encore Kraftwerk à ses débuts. «Ces groupes ont été à la frontière entre le rock et la musique électronique. Can, comme Kraftwerk avant qu’ils ne deviennent complètement électro, utilisait des schémas de musiques électroniques tout en jouant avec des instruments acoustiques. Avec Zahnfleisch, on aime bien les mélanges; quand on compose, on ne s’impose aucune limite, on regarde ce qui vient. Tout peut dépendre de notre énergie et de notre humeur. Je fais la même chose en solo.»

En solo, Matthew Franklin est donc Flammkuch. Il ne se souvient pas trop comment il a eu l’idée de ce pseudo à consonance alsacienne, juste qu’il s’était dit, avec une amie qui l’avait poussé à se lancer, qu’il avait l’avantage d’être prononçable dans n’importe quelle langue. Seul, il improvise moins qu’avec son groupe, car il a trop de choses à gérer en même temps. Ses concerts sont préparés à l’avance parce qu’il lui est impossible de jouer de plusieurs synthétiseurs en même temps. «J’utilise un séquenceur qui envoie les partitions que j’ai composées, et à partir de là, je peux choisir quelle partie démarre à quel moment. J’essaie d’avoir un set continu, avec des transitions prévues à l’avance, car celles-ci sont très compliquées à mettre en place; et une fois qu’elles sont établies, je ne peux pas vraiment en changer. Mais si je connais mes transitions à l’avance, je suis assez libre dans les entre-deux. Je peux varier les sons des synthétiseurs, car comme ils sont tous analogiques, il y a des boutons pour tout.»

Analogique, voilà le maître mot de la musique de Flammkuch, qui n’est donc pas générée par ordinateur. Impossible dès lors d’enregistrer des préréglages: lorsqu’il trouve un son qui lui plaît, il doit s’en souvenir afin de pouvoir le reproduire. «Mon but est de créer des textures particulières. Chez moi, je travaille avec un oscilloscope qui affiche la forme des ondes de mes synthétiseurs; et j’aime quand elles sont graphiquement belles, comme lorsqu’on entend les variations à l’oreille. Lorsque je trouve quelque chose qui me plaît, j’essaie d’en faire un morceau en mélangeant les niveaux rythmiques. Je n’aime pas trop la techno bien carrée, j’aime bien ce qui groove, j’aime amener des beats afros ou cubains dans des sons très électroniques que j’ai conçus visuellement.»

Formules mathématiques

Flammkuch aime la musique jouée en direct et non pas simplement recrachée. Il dit se battre pour la reconnaissance des musiques électroniques, car à l’origine, celles-ci n’étaient jamais créées grâce à un programme informatique capable de tout faire. Le Veveysan aime ses synthétiseurs, il en possède un qui ne peut produire qu’une seule note, un autre qui n’a que quatre boutons de contrôle. «Mon approche est liée au matériel, et j’aime bien que les gens voient ce que je fais. Quand c’est possible, j’essaie de réaliser des vidéos durant mes sets; c’est un moyen de montrer que c’est vraiment du live. Car les gens ont parfois du mal à faire la différence avec un DJ, qui sélectionne des musiques qu’il n’a pas composées. Il m’arrive parfois que des gens me tendent leur téléphone, où ils ont écrit: «C’est quoi le nom du morceau que tu passes?» Je leur explique alors que je joue en direct et que si je lâche mes boutons, la musique s’arrête…»

Matthew Franklin ne se définit pas comme un sorcier, encore moins comme un collectionneur compulsif. Il possède cinq ou six synthétiseurs à peine, mais aime aussi chiner dans les brocantes, où il a par exemple déniché, «pour rien du tout», deux imposants lecteurs à bande de 50 kilos chacun, qui lui permettent de créer des effets d’écho. Il a étudié l’électronique à l’EPFL et aime fabriquer une partie de ses instruments, ou du moins les bidouiller afin de créer de nouveaux circuits et ainsi de nouveaux sons. «J’ai entendu Flavien Berger dire que la technique ne lui parlait pas, qu’il faisait tout à l’oreille. Moi, c’est le contraire: je sais exactement comment tout fonctionne, j’ai étudié chaque circuit de mes synthés. Limite si je n’ai pas des formules mathématiques en tête quand je tourne les boutons!»

Varier les ambiances

Zahnfleisch a vu le jour grâce à l’association veveysanne AFM, qui propose dans le bâtiment du Rocking Chair une dizaine de locaux aux loyers très bas, et dont les montants peuvent être récupérés sous forme de subventions pour divers projets, comme l’enregistrement d’un disque. Cela fait dix ans que Matthew Franklin en fait partie, et c’est dans ce cadre-là qu’il a rencontré les trois autres musiciens du groupe, qui après diverses expériences est véritablement actif depuis cinq ans. Sa carrière solo, il la doit donc en partie à une amie, Camille, qui l’aura convaincu de tenter l’expérience en assurant à Pully la première partie d’un concert de Buvette, un musicien électro romand déjà bien établi, organisé suite à une campagne de financement participatif. Une des contreparties proposait une performance à domicile. «Depuis deux ans, j’ai eu beaucoup de propositions de concerts, tout s’est enchaîné très vite.» Prochaine étape, un premier album, qui pourrait sortir l’hiver prochain.

Notre portrait de la directrice du festival Nox Orae: Maude Paley, le goût du défi

Après y avoir fait sa première grande scène avec Zahnfleisch, Matthew Franklin se produira le week-end prochain à La Tour-de-Peilz dans le cadre de Nox Orae, un festival à haute valeur artistique ajoutée, programmant le meilleur de la scène alternative d’ici et d’ailleurs. Avant cela, il sera mercredi dans les locaux du Temps pour un concert privé qu’il est en train d’élaborer. «Lorsque je joue à 1h du matin dans un squat, le public est indulgent, je peux me permettre d’être plus répétitif et très orienté électro, de faire durer mes morceaux plus longtemps, confie-t-il. En début de soirée, comme ce sera le cas au Temps, je suis beaucoup plus attentif à varier les ambiances, à ne pas rester cinq minutes sur quelque chose d’hyperminimaliste.»


Nox Orae, La Tour-de-Peilz, vendredi 31 août et samedi 1er septembre. Concert de Flammkuch le 31 à 1h30.

Showcase à la rédaction du «Temps», mercredi 29 août à 19h (ouverture des portes 18h30). Entrée libre, inscription obligatoire ici.

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