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récit

Les flâneries d’Orhan Pamuk

Dans «D’Autres Couleurs», qui réunit articles et chroniques, le Prix Nobel évoque l’actualité, l’Europe et l’art d’écrire.

Genre: Essais
Qui ? Orhan Pamuk
Titre: D’Autres Couleurs
Oteri Renkler
Langue: Trad. de Valérie Gay-Aksoy
Chez qui ? Gallimard, 540 p.

Pour certains, la Turquie est une invitation à la rêverie, un tapis volant enluminé de légendes orientales. Pour d’autres, elle est une sombre caverne où Ali Baba s’est acoquiné avec les islamistes. Pour d’autres, encore, elle est le pont qui relie Orient et Occident, la future partenaire d’une Europe qui lui tend – frileusement – la main. Toutes ces images traversent le nouveau livre d’Orhan Pamuk, D’Autres Couleurs, un recueil de textes écrits ces dernières années au hasard de l’actualité ou de la vie littéraire. Articles de presse, confidences, préfaces, scènes du quotidien, récits, souvenirs, réflexions politiques, hommages, interviews, c’est à une flânerie à la fois gourmande et cultivée que nous invite le Nobel 2006, un ténor qui n’en fut pas moins menacé de prison en Turquie – à cause de ses positions sur l’Arménie – et qui a récemment déclaré qu’il ne se sentait «pas complètement à l’abri» dans un pays où s’agitent mafieux, nationalistes et fondamentalistes.

«Ce livre est fait d’images et de fragments de vie qui n’ont pas encore trouvé place dans mes romans», explique Pamuk, qui s’excuse presque de nous offrir tant de choses à lire – près de quatre-vingts textes –, tout en battant sa coulpe parce qu’il dit être «un malade de l’écriture, un graphomane avide et intraitable»… «La plus grande source de bonheur pour des gens comme moi, c’est d’écrire chaque jour une demi-page», poursuit Pamuk, qui parle de ses rituels de travail – entre 5 h et 7 h du matin, de préférence – avant de donner sa définition du roman – «un panier transportant un monde imaginaire que nous voulons maintenir en vie».

D’Autres Couleurs s’ouvre sur un bouquet de chroniques publiées entre 1996 et 1999 dans une revue satirique d’Istanbul, Öküz. On y croise la famille de Pamuk, sa fille Rüya, quelques barbiers échappés des Mille et une nuits, des chiens errants, des vendeurs de sandwichs de Beyoglu – le quartier de l’écrivain – et toute l’imagerie baroque d’un Bosphore empanaché de nostalgie. Mais il y a aussi le «grondement terrifiant» du séisme qui frappa Istanbul en août 1999 et un autre très mauvais souvenir: celui du procès dont Pamuk fut victime en 2006, pour avoir évoqué la responsabilité de la Turquie dans le génocide arménien. «Une situation navrante, confesse-t-il, un état moral encore plus navrant, pour le dire avec le sourire. C’est pourquoi j’ai été incapable de retrouver la candeur enfantine sans laquelle je ne peux écrire de romans.»

Cette candeur est sans doute la principale vertu de l’écrivain Pamuk, qui ajoute à ses confidences les réflexions du citoyen. Avec, au cœur de ses préoccupations, la question de l’Europe. Pour lui, elle est à la fois une réalité politique et une sorte de fiction, une promesse pour l’avenir et une incitation à rêver dans le sillage des romanciers dont il s’est nourri – de Laurence Sterne à Hugo, de Camus à Thomas Bernhard, auxquels il consacre quatre articles lumineux. Et l’auteur de Mon nom est Rouge raconte ce que ça signifie de vivre en marge de l’Europe, comme un schizophrène tiraillé entre deux cultures. C’est à la fois une épreuve et un exercice de funambulisme. Mais c’est également une chance car, au détour de ces textes, Pamuk ne cesse de rappeler que la créativité consiste à «associer des contraires et à confronter des antagonismes», un geste qui, dit-il, dégage toute l’énergie d’une décharge électrique.

Ce florilège ressemble à une longue conversation. Pamuk y butine l’air du temps en expliquant pourquoi l’art d’écrire est un art de vivre, et pourquoi les romans sont une formidable réserve de liberté dans un pays comme le sien. Ils lui ont valu la récompense suprême et son livre se referme sur la conférence qu’il a prononcée devant les jurés du Nobel, le 7 décembre 2006. C’est à la fois un vibrant hommage à son père et un mode d’emploi de la littérature. Avec cette jolie définition du métier d’écrivain: «Creuser un puits avec une aiguille.»

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