C'est la première fois qu'il se trouve au Salon du livre et de la presse de Genève. Il n'est qu'à peine étonné de découvrir l'immensité des halles de Palexpo. Elles lui rappellent des existences antérieures un peu confuses dans sa mémoire, où l'espace et la rumeur se mêlaient de la même manière indissociable, à la fois épouvantable et tutélaire.

Il chemine le long de couloirs et d'allées interminables, longtemps droit devant lui puis à gauche ou à droite avant de recommencer en sens inverse. Il passe ainsi devant les stands des éditions Gallimard et Zoé puis d'innombrables autres, mais ne s'attarde au gré d'aucun pour en goûter les trésors. Quelque chose qu'il ignore l'entraîne implacablement dans ce lieu d'ordre et de voies toujours plus stricts.

C'est ainsi qu'il passe à quelques mètres de l'écrivain Jean-François Bovard encore plus satisfait que la veille d'avoir reçu son Prix des auditeurs de la Radio suisse romande, si possible, de l'écrivain Alain Finkielkraut qui se demande comment aiguiser sa réflexion sur les Balkans dans le tintamarre ambiant, de la photographie si formidablement élaborée de tous les écrivains des éditions Campiche qu'elles en paraissent moins biodégradables qu'eux-mêmes – et qu'il s'en trouve comme déchiré: il se sent dans l'impossibilité de s'approcher réellement de tous les êtres qu'il frôle ainsi, et de faire entièrement siens tous les ouvrages qu'ils ont déjà publiés. Mais doit-il le regretter?

Il ne sait pas répondre à cette question. Il perçoit simplement que tout ce qui l'entoure le somme d'élaborer sans relâche son propre langage. Il formule ainsi pour lui-même la masse et l'aspect des stands qu'il contourne, l'épaisseur des lunettes de Georges Haldas, Anny Duperey dédicaçant ses confidences tragiques à tour de bras. Quel beau sourire! Puis la vision de toute cette humanité l'ensommeille et le voilà qui s'endort. Il a deux ou trois mois. Sa mère au guidon de sa poussette sera terrassée de fatigue ce soir, hélas. Mais nous tenons là, peut-être, le Rimbaud du XXIe siècle.