Musique

Flavien Berger et le temps désarticulé

L’artiste français publie un deuxième album impressionnant, «Contre-temps», «œuvre-circuit» érudite qui interroge les porosités du réel et les fragilités du couple. Déjà culte

Calme, absorbé, direct. Le garçon que l’on rencontre dans le hall absurdement vaste d’un hôtel lausannois intimide par la concentration qu’il met à vous saluer. Yeux bleus délavés, cheveux longs courant sur chemise en denim et casquette siglée de 12 étoiles cerclées qui pourraient être celles du drapeau européen, le Parisien engage sans manière les échanges, se fichant net du bien que l’on pense de Contre-temps.

Son deuxième album peut ainsi nous avoir subjugué, faire actuellement l’objet d’une hype si peu nuancée, le faisant envisager par certains comme le héraut nouveau d’une «pop d’auteur», Flavien Berger résiste aux compliments, préférant parler art, idées, «atelier», comme il dit. On se lance. Sans regret.

Derrière les rideaux

S’il ouvrait le sac qui attend à ses pieds, Berger dévoilerait des exemplaires cornés publiés en poche du roman Mrs Dalloway de Virginia Woolf ou du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire. Monsieur a bon goût. Cela, on le savait. Aussi, il exhiberait un Pocket Piano Critter & Guitari qu’il trimballe partout en voyage, machine analogique rudimentaire dont les touches évoquent celles des harmoniques d’accordéon. Sur son téléphone attendent des sons capturés il y a peu sur le port du Havre. Plus loin encore dorment les claviers avec lesquels il se produisait live à la radio la veille au soir.

Je voulais m’essayer à quelque chose qui ne me soit pas naturel, explique-t-il: écrire des instantanés et faire croire que c’est simple

Flavien Berger

Dans trente minutes, le résident bruxellois, cadet d’une famille dans laquelle on compte cinéaste, monteur ou scénaristes, en aura terminé avec sa tournée promo en Romandie. Ce sera alors un retour express sur Paris où «d’autres flux» attendent, comme il dit. «Je suis un peu en mouvement, ces temps, prévient Flavien. Ce sont des déplacements où je reste attentif aux histoires qui naissent de rideaux entrouverts. Là, on peut choper un fragment fugitif de réalité ou de vérité, une sorte d’éclat. Et alors on se dit: voilà, ça se dit comme ça, ça se raconte comme ça, ce sentiment, cette histoire!»

Masser le cerveau

Découvert il y a trois ans quand paraissait Léviathan (2015), disque-épopée enchanteur où Kratwerk semblait trafiquer avec Gainsbourg et Sébastien Tellier dans une Babel dépeuplée, Berger a depuis durci son jeu. Ici, terminés les élégants collages cinématiques qui avaient fait observer en «prince noir» ce cérébral diplômé en design sonore. Le garçon qui découvrait autrefois la composition musicale sur sa Playstation 2 a maintenant délaissé le hors format, proposant, autoritaire, une grammaire pop claire, piquante, parfois céleste.

«Je voulais m’essayer à quelque chose qui ne me soit pas naturel, explique-t-il: écrire des instantanés et faire croire que c’est simple. Dans un titre de trois minutes, on peut mettre plus d’idées que dans une chanson d’un quart d’heure. En quinze minutes, on a le temps d’installer une transe, de faire accepter ce schéma au cerveau, comme si on le massait à un endroit particulier. Dès lors, on peut installer un paysage, créer des ruptures puissantes. En trois minutes, en revanche, on est face à une contrainte: toucher rapidement d’autres cordes, décider de ce qu’on met en avant, de ce qu’on fait – ou ne fait pas – entendre à la première écoute, choisir les éléments qu’on ne rendra pas audibles, mais qui pourtant sont bel et bien présents.»

Réalité repliée

Divagations soniques et surgissement d’images déployées comme au ralenti, mélodies choyées, puis déroutées et poésie surgie de sons arrachés au quotidien, silences émerveillés et sonnerie éplorée d’une notification de smartphone: dans Contre-temps, le vaste langage sonore goûté dans Léviathan est encore invité, mais cette fois resserré et mis au service d’une thématique à risque: le temps. Mais un temps comme puisé chez Philip K. Dick ou Jorge Luis Borges, qui trébuche, se boucle, s’altère, se dévore au gré de séquences aérées, anxiogènes ou martiennes.

«Le voyage dans le temps était le sujet de mon mémoire de fin d’études, explique Flavien Berger. Depuis, j’ai été marqué par une conférence donnée par la philosophe belge Vinciane Despret qui propose une correspondance entre le crochet et les morts et les vivants. Le crochet, c’est un rapprochement de point et de surface. Tout comme le concept de trou de ver expliqué en repliant une feuille à ses extrémités, puis que l’on traverse d’un stylo afin de signifier une brèche dans l’espace-temps, point de jonction d’instants de réalité qui n’étaient pas censés se rencontrer. Et c’est cela que raconte ce disque: une réalité repliée.»

Instant clé

Le couple rendu incapable de communiquer (formidable Castelmaure), l’amour malgré un environnement noyé de béton armé (si beau single Brutalisme), la quête à reculons poursuivie par un chevalier psyché (Maddy La Nuit), la romance vécue à distance d’éternité (éclatant Contre-temps): Flavien Berger, 32 ans cette année, dit avec un recul tendre les vestiges de la «vie d’un autre», vadrouillant sur les sentiers d’un temps désarticulé où le romanesque, l’absurde et le beau s’entremêlent, s’épousent, se disputent, se confondent. «Si j’ai appris quelque chose en travaillant un an et demi sur ce disque, dit-il, c’est la notion de momentum: d’instant clé. C’est un élan que l’on capte durant un moment fugitif, une grâce qu’on ne maîtrise pas, que l’on peut perdre et que l’on essaye ensuite de retrouver. Je crois que j’ai touché cela en adoptant la posture du romancier, en travaillant sans relâche ces textes, en éprouvant cette jouissance qui vous frappe lorsqu’on saisit une mélodie, un accord, que l’on parvient à un pic d’intensité. Le plus dur, ça a été de finir cet album, de comprendre qu’il devait être un instantané, que ces 13 titres ne pouvaient être indéfiniment perfectibles.»

Là, le répéter encore: Flavien Berger a conçu l’un des plus beaux disques rêvés en Europe ces dernières années. Une collection de chansons troublantes nées d’un créateur élégant et au cœur lent. «Un pouls qui bat paisiblement, dit-t-il, c’est une garantie d’endurance. Comme en marathon: si on a des pulsations rapides, on ne tient pas longtemps.»

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«Contre-temps» (Pan European Recording, Sony Music, 2018), Flavien Berger.

En concert: 25 janvier, Les Docks, Lausanne, 20h

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