Musique

Flèche Love, de la colle d’or sur ses éclats

La chanteuse genevoise prépare à Paris son premier album et se produit ce soir au Montreux Jazz Festival. Prétexte à une rencontre avec une danseuse-née, dont le corps peint ne cache plus rien

Elle donne rendez-vous à Genève dans un café qui fait librairie et elle pointe derrière la vitrine les livres qu’elle a déjà lus, des japonais en particulier. On dirait une Frida Kahlo aux sourcils divorcés, les cheveux tirés en arrière, l’air de venir du Sud; elle a des boucles qui recouvrent l’oreille entière et qui représentent des javelots d’amour en or tiède. Flèche Love fait sensation. Une femme s’arrête sur le trottoir pour la contempler et la féliciter de ses tatouages qui s’étendent jusqu’au menton; quelque chose de l’écriture berbère mêlée aux arabesques de henné. Flèche Love dit: «Merci.» Quand elle chantait avec Kadebostany, elle passait beaucoup de temps, déjà, à écouter les spectateurs qui venaient lui parler. Elle n’est pas que voix. Elle est ouïe.

On attend depuis longtemps, depuis qu’elle a quitté en 2015 et avec fracas son orchestre martial, le premier album de Flèche Love. Elle prend son temps, prévoit une sortie en janvier 2019. Pour l’heure, elle passe l’essentiel de ses nuits dans le XXe arrondissement parisien, une sorte de village métisse où les bizarres pullulent et où personne ne songerait à exiger d’elle qu’elle retourne dans le rang. «Quand j’ai quitté Kadebostany, le patron du label Musique Sauvage m’a assuré de sa fidélité, quoi que je fasse. Et moi-même, j’ignorais tout du chemin que j’allais emprunter.» Musique Sauvage est aussi le label indépendant qui produit Dick Annegarn. Une maison taillée pour les dissidences.

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Prêtresse derviche

Elle travaille avec des joueurs de luth arabe, avec des joueurs de flûte, une équipe venue de Toulouse qui répond à la lettre à ses envies, avec aussi des compagnons de très longue date qui l’ont suivie dans son aventure solitaire, avec l’artiste Roberto Greco qui lui avait prédit à 16 ans qu’il réaliserait la pochette de son premier album. Dans le clip du morceau inaugural, Umusuna, ils ont fabriqué un personnage de prêtresse derviche, de sorcière colérique, un tantinet intimidante avec ses longs bijoux qui sont des griffes. Il y a quelques mois, au festival Les Créatives, elle apparaissait aussi en diva sépulcrale, plongée dans une ombre statique. 

Et puis, on la rencontre et elle est au fond le contraire de cette image. Elle bouge énormément, elle est danse et mouvement permanent, elle rit fort et souvent, n’évite aucun sujet et cherche à connaître en toutes choses le point de vue de son vis-à-vis. En juillet 2016, Le Temps publiait un article qui n’est plus disponible pour des raisons juridiques: Amina Cadelli – son état civil – y décrivait par le menu les violences psychologiques, le sexisme, qu’elle estimait avoir subis au sein de Kadebostany et qui l’avaient finalement poussée à quitter l’orchestre. Bien avant le hashtag #MeToo, la prise de parole publique pouvait paraître incongrue, en particulier dans le milieu culturel romand où l’entre-soi prévaut généralement.

Viscéralement honnête

«Mon avocate me dit souvent que j’ai un défaut qui est aussi une qualité: je suis viscéralement honnête. J’avais besoin de raconter mon histoire. Désormais mon regard est tourné vers l’avenir.» Elle qui aime passionnément le Japon a acheté un kit à 30 francs de kintsugi, cet art classique qui consiste à recoller les morceaux des vases brisés avec de la laque d’or. Elle a aussi regardé en boucle les films de Miyazaki, Mon voisin Totoro en particulier, «qui parle à notre enfant intérieur».

La première fois qu’elle s’est rendue dans l’Archipel, Flèche Love se demandait pourquoi ce peuple si créatif était aussi si rigoureux: «C’est une terre de séisme, de typhon, une terre par nature instable. Il faut que cette menace de chaos soit comme compensée par un ordre social assez rigide.» On dirait qu’elle parle d’elle – un de ses amis l’appelle d’ailleurs «Terremoto», le tremblement de terre. Elle construit patiemment, au fil de lectures compulsives, un imaginaire mystique qui donne du sens à ses sensations. Elle tire les cartes le matin, calcule son chiffre de vie, participe à des cercles chamaniques.

Fragilité impitoyable

Flèche Love a l’appétit de l’invisible et son disque ne parlera pas d’amour sinon universel. Elle ne comprend souvent que bien plus tard la signification de ses textes en prose, qui jaillissent en écriture automatique. Elle a réécouté un morceau qu’elle chantait avec Kadebostany, Castle in the Snow, qui traite d’obscurité grandissante et de «sangsues qui sucent ses forces»: «Tout était là, déjà, la tentation du suicide et je ne m’en rendais pas compte. Tous les morceaux que j’écris aujourd’hui sont lumineux, très positifs. Quelque chose a changé.»

Elle insiste pour que vous preniez note d’une dizaine de livres à lire, elle vous parle encore de sa mère, économiste en informatique d’origine berbère qui se met en ce moment à la batterie, de ses sœurs qui sont toutes artistes comme la cadette Anissa, qui vient de créer avec Robin Girod le duo Bandit Voyage. Et on s’aperçoit avant de partir qu’on n’a même pas encore parlé de sa voix. Une voix d’une fragilité impitoyable, bleue comme une mer froide, l’une des plus belles choses qui soient arrivées à la musique suisse.

Elle lance sur son téléphone la maquette d’un futur morceau de son album. Elle y chante en espagnol. On dirait Lhasa qui embrasse Billie Holiday. Une transparence si profonde qu’elle ne met pas seulement à nu celle qui chante mais ceux qui l’écoutent. Une promesse pour le disque à venir.


En concert au Montreux Jazz Lab, vendredi 13 juillet, avec Lomepal et Angèle.

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