Au sein de la grande famille des auteurs de bande dessinée, Fletcher Hanks (1887-1976) est un ovni, un météore qui passa en laissant derrière lui quelques volutes qui, aussitôt, ont disparu. Il a travaillé dans le milieu du comic books entre 1939 et 1941. Après, plus rien, aucun signe, aucune réminiscence, direction les oubliettes de la création. On a bien découvert quelques traces de ses œuvres dans certaines anthologies, Raw – la revue d’avant-garde américaine – lui a laissé une petite place durant les années 1980, mais le silence est vite retombé, jusqu’à sa «redécouverte» vingt ans plus tard par Paul Karasik, un assistant d’Art Spiegelman.

A force de recherches et de lectures – Fletcher Hanks défie les biographes en signant, selon les éditeurs pour lesquels il travaillait et pour contourner les clauses d’exclusivité, Hank Christy, Charles Netcher, C.C. Starr ou encore Barclay Flagg –, Karasik a retrouvé ses récits, qu’il a publiés en deux volumes. L’un d’eux sera traduit en français en 2007 (Je détruirai toutes les planètes civilisées, Actes Sud), mais sera vite épuisé. Il faudra encore attendre une décennie pour que ces fouilles quasi archéologiques soient terminées et qu’arrive enfin sur les étals francophones ces Œuvres complètes, le livre d’autorité sur cet auteur pour le moins atypique.

Personnages herculéens

Les héros de Hanks s’appellent Stardust le super-mage, Tabu le mage de la jungle, Fantomah la femme mystérieuse de la jungle, Space Smith… Ils sont les héritiers délirants de Flash Gordon, du jeune Superman, de Tarzan, de Dick Tracy, mais aussi de toute la liberté créatrice liée aux pulps, ces récits populaires bon marché dont les thématiques ressurgissent chez Hanks – science-fiction, récits de jungle, d’aviation ou d’aventures. Ses personnages sont herculéens, parfois moralistes, surpuissants, imbattables et manichéens.

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Les histoires se ressemblent à l’aune d’un miroir à peine déformant: une bande d’espions/criminels/extraterrestres menée par un cerveau, souvent le plus laid du groupe, tente de détruire/asservir l’humanité ou de voler les biens de quelqu’un, souvent des terres ou du bois par exemple. Aucune originalité, le récit est convenu, la fin connue, le méchant vraiment méchant et le gentil gagne toujours, tout se résout en quelques cases grâce à des ellipses grossières, des retournements venus de nulle part et les pouvoirs «super-méga» surhumains des héros. Sans parler du dessin brut, primitif peut-être, sûrement bridé par des délais pesants (la plupart des personnages sont représentés de trois quarts, les décors souvent limités), l’anatomie est imposante ou élastique, souvent hasardeuse. Alors? Pourquoi une telle fascination autour de cet artiste devenu culte chez beaucoup d’amateurs? Ceux-ci assimilent ce phénomène étrange, inclassable, à Ed Wood pour le cinéma ou au douanier Rousseau pour la peinture: improbable, naïf, limité, mais d’une puissance créatrice qui peut forcer l’admiration.

Aucune limite

Chez Hanks, l’intérêt vient de ce mélange d’audace et de liberté, d’impossibles finalement possibles, de cette absence voulue ou non de limites, de cohérence. Une liberté absolue, débridée, surréaliste. Les couleurs primaires lézardent les planches, les dialogues sont savoureusement kitsch… Une ode à l’imagination, sans peur de la critique, sans conscience presque. Avec les aléas qui en découlent, entre génie et absurdité. Au point qu’il laisse rarement ses lecteurs indifférents, chacun se plaçant d’un côté ou de l’autre de la balance.

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L’audace se retrouve dans le découpage des pages, aux cases souvent en escaliers, et dans le trait naïf, puissant, extatique. Dans ces méchants impossibles aussi, un géant acéphale, des mains violettes indépendantes, des super-gorilles, des serpents gigantesques des monstres extraterrestres verts… La grande créativité du New-Yorkais se trouve surtout dans les punitions infligées à ces adversaires, qui se retrouvent changés en glaçon, la colonne vertébrale fracassée comme une crêpe, jetés dans des prisons interstellaires glacées, fondus en un seul être ou encore réduits à l’état de tête jetée dans l’espace… Face aux angoisses, à la paranoïa d’une Amérique qui voit encore la guerre se rapprocher, il répond par une justice démesurée, implacable et démonstrative, à grands coups de pseudo-science – rayons démolisseurs anti-Terre ou réducteur, répulsif, boomerang, à fusion, rayon de super-supériorité, etc.

Délires titanesques

Fletcher Hanks est l’un des pionniers de l’âge d’or de la BD américaine, un moment où les règles de création ne sont pas encore fixées. Ni la censure ni les normes. On sait écrire du strip, du feuilleton pour journaux, mais comment faire des histoires pleines? Superman vient de naître, Batman se morfond encore dans sa grotte. La course au succès est lancée, mais personne ne sait où se trouve la ligne d’arrivée. Tout le monde plonge dans l’aventure du comic book pour décrocher la timbale. Will Eisner se souvenait que Fletcher Hanks faisait tout, scénario, dessin, encrage, lettrage. Alors quadra, il détonnait dans une industrie associée au taylorisme de la création stéréotypée et à la jeunesse, qui marquait les débuts de Jack Kirby, Bob Kane, Joe Shuster et Jerry Siegel ou de Will Eisner lui-même. Fletcher Hanks avait pour lui une vision personnelle de son travail, sans perturbateurs, sans collaborateurs. Il se dégage de ces délires titanesques une nostalgie de la simplicité.

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Quel homme était Fletcher Hanks? On n’en sait presque rien. Selon son fils retrouvé par Karasik, c’était un voyou durant sa jeunesse, prenant à cœur sa seule passion, le dessin. Alcoolique, violent, il abandonna sa femme et ses quatre enfants vers 1930 en volant les économies de son fils de 10 ans… Pas très héroïque. Il aurait gagné de l’argent en peignant des fresques murales chez de riches particuliers et aurait continué de vivre à Oxford, dans le Maryland, où il aurait été à la tête de la commission de la ville entre 1958 et 1960. Puis plus rien, jusqu’à un jour d’hiver 1976 où on le retrouva ivre et sans le sou, le corps gelé sur un banc de Manhattan.


Fletcher Hanks, «Œuvres complètes», Actes Sud, 382 pages.