Le printemps est en avance au Musée d'art moderne de Paris: Peter Fischli et David Weiss y présentent leurs derniers travaux bucoliques. Dans la lignée des jardins, les fleurs, photographiées lors de leurs promenades, constituent le nouvel axe de leurs recherches. Des fleurs de toutes sortes et à toutes les étapes de leur floraison. Accumulées en grands posters couvrant les murs ou projetées en diapositives selon le procédé du fondu enchaîné, elles apparaissent dans toute leur splendeur lumineuse et l'extraordinaire variété de leurs formes. Bon. Et alors?

Fischli et Weiss, depuis le début de leur collaboration en 1979, ont parcouru le champ d'investigation de l'objet à leur façon: ludique, esthétique pourrait-on dire. Avec les fleurs, ils s'attaquent non seulement à un thème «classique», mais aussi à un sujet périlleux. Transformer des fleurs en purs objets, c'est soit poser la question du Beau (et il s'agirait d'y donner une réponse), soit tomber dans le décoratif. Mais l'alternative semble plus pernicieuse encore.

D'abord, nous évoluons ici dans la multiplicité de l'unique. Les images fixes de ces fleurs évanescentes se déclinent en un film au ralenti. Chacun des trois écrans géants diffusant un certain type de végétaux: les «fleurs-fleurs», les fleurs s'apparentant à des insectes, les fleurs parmi les champignons des sous-bois. L'enchaînement lent et régulier des clichés crée une sorte d'hypnose, si bien que l'on ne sait plus vraiment si l'on se trouve dans des fonds marins ou dans le pré, happé par des incarnations tentaculaires.

Les images sont très séduisantes. L'esprit pourrait basculer. Pourtant, aucune émotion, ni physique ni intellectuelle, ne saisit le spectateur. L'objet se vide de sens et de chair. Il se dissout dans le décoratif. Plus de propos. C'est l'échec. Joli, certes. Pas de quoi se mettre en colère, mais c'est de l'art «énervé», au sens premier du terme: sans jus. On souhaiterait tout de même sortir de là avec autre chose en tête que quelques idées pour confectionner son prochain jardin «à l'anglaise».

Pour ce qui concerne l'autre partie de leur exposition, projections similaires sur plusieurs écrans vidéo de vues de villes et de paysages, elle rappelle ces interminables séances de photos de vacances. Images transparentes à force de ne rien susciter chez le spectateur qu'une sorte de dépendance passive. On s'en détache avec le même constat navrant d'avoir perdu son temps. Regarder simplement une fleur, une vraie cette fois, ou un dahlia de Cézanne, c'est tout de même autre chose!

Mais serait-ce là le but de cette quête de l'objet? Dans ce cas, Fischli et Weiss ont réussi le tour de force tout à fait remarquable de transformer l'irréductible, la nature, la beauté, la vie, en objets vides de contenu, et, malgré tant d'objets de désir offerts, d'annuler le plaisir. Seule consolation alors: cette victoire ne peut être que dérisoire. La vie ne se laissant pas longtemps circonscrire. Même pour de l'art.

Peter Fischli, David Weiss, Musée d'art moderne de Paris, du 27 janvier au 28 mars 1999.