CINEMA

«Le fleuve d'or», poème d'amour et de sang, charrie les passions du Portugal

Paulo Rocha, cinéaste portugais, s'approprie le temps d'un film-poème le Douro, fleuve d'Oporto cher à son maître Manoel de Oliveira. Une sortie inespérée, un an après une présence remarquée au Festival de Cannes 1998

Bienheureux Douro, qui inspire à cinq ans d'écart des films tels que Le Val Abraham et Le Fleuve d'or! On serait d'ailleurs bien en peine de le reconnaître, de Manoel de Oliveira à Paulo Rocha ou vice-versa, ce fleuve qui naît en Espagne, creusant son lit escarpé à travers le Nord du Portugal pour se jeter dans l'océan à Porto. L'un a implanté sur ses rives le drame universel d'une nouvelle Madame Bovary, l'autre, dans une démarche inverse, s'est inspiré de ses paysages pour imaginer un drame d'amour et de sang à la fois typiquement lusitanien et nourri de tragédies antiques. A l'intimité douloureuse d'Oliveira répond aujourd'hui la vision lyrique et cosmique de Rocha.

On le connaît mal, ce cinéma portugais en principe voué à la non-distribution parce que trop à l'écart des préoccupations commerciales. Pourtant, qui cherche dans une œuvre l'expression authentique d'un pays et d'une singularité d'auteur ferait bien de le prendre en compte. Rocha, né à Porto en 1935 et révélé en 1963 par Os verdes anos (Les Vertes années, Voile d'Or à Locarno), est l'une de ses voix les plus assurées. Le Fleuve d'or n'est que le cinquième long métrage de fiction de ce cinéaste à éclipses (après Changer de vie, L'Ile des amours et Les Montagnes de la lune), mais on a tôt fait d'y deviner une expérience et une exigence peu communes. De celles capables de transfigurer les histoires en apparence les plus banales en poèmes visuels les plus inspirés.

Il ne sera d'autre surprise dans O rio do ouro que la beauté. L'histoire, comme le précise d'emblée un sous-titre, est celle «d'un grand et horrible crime». Un crime annoncé, condamné à se répéter à partir du jour où Antonio, quinquagénaire qui vient d'épouser la sèche Carolina, pose son regard sur Mélita, la filleule de celle-ci. Catalyseur du drame, un certain Zé l'orfèvre, gitan un peu devin basé à Porto, va devenir l'amant des deux femmes.

Tout l'art de Paulo Rocha consiste à inscrire ses personnages dans le paysage, à rendre son drame aussi naturel et inévitable que le cours du fleuve. Carolina la garde-barrière est ainsi toujours en position de surplomb par rapport à Antonio, capitaine du bateau-drague au fond de la vallée, jusqu'au jour ou elle le poignardera. Fille de l'eau, libre de son corps mais insaisissable comme une anguille, Mélita est attirée par l'or de Zé et c'est le plus logiquement du monde qu'elle finira avec lui au fond du Douro. Bien sûr, un tel récit ne saurait manquer de soubresauts dramatiques, mais tout se trouve comme aplani, que ce soit par les nombreuses chansons qui émaillent le film ou par la profonde cohérence du choix des couleurs.

Aventure formelle, film «rêvé» au sens où un Fellini ou un Kurosawa ont pu rêver leurs dernières œuvres, Le Fleuve d'or est aussi ancré comme peu d'autres actuellement dans un pays et sa tradition populaire. Pour le spectateur étranger, cela revient à recevoir un condensé de culture portugaise que certains pourront ressentir comme étouffant. Mais une certaine beauté est à ce prix. On n'oubliera pas de sitôt les dernières images d'Isabel Ruth, mains ensanglantées, digne de Médée ou de quelque autre furie antique, survolant le théâtre de ces passions élémentaires.

Le Fleuve d'or (O rio do ouro), de Paulo Rocha (Portugal, 1998), avec Isabel Ruth, Lima Duarte, Joana Barcia, José Maria Branco, Antonio Capelo, Felipe Cochofel

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