Musique

FlexFab, le beat beau bizarre

L’attachant producteur neuchâtelois publie «Ex-Voto», album décoiffant mais inquiet, hanté par la mémoire de son grand-père artiste. Rencontre en studio

Un fatras fait de claviers, de boîtiers électroniques à l’usage inconnu et de câbles qui serpentent autour d’enceintes muettes. Bienvenue dans le studio de FlexFab, espace de pas même vingt mètres carrés planqué au rez-de-chaussée de la Case à Chocs, lieu emblématique consacré aux musiques actuelles et à la culture alternative à Neuchâtel. «C’est un peu ma deuxième maison, reconnaît l’auteur de Zoo, qui nous reçoit jogging noir et or sur le dos, bonnet vissé sur crâne rasé. J’y ai donné mes premiers concerts, et depuis deux ans je m’y suis installé pour bosser.» Son nouveau disque, Ex-Voto, y a été entièrement élaboré.

FlexFab (Pablo Fernandez à la ville), on l’a remarqué en 2014 quand est paru le mini-album Manoir. L’époque était à une domination passagère de la vague dubstep. Il donnait depuis «Neuch’» une vision féroce, mais distinguée, des futurs de la bass music. Soutenu par la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA) et repéré par le Paléo, le membre du collectif Michigang rejoignait en 2015 l’affiche du festival nyonnais. Beats massues, rythmiques moulues, sub-bass suppliciés, énergie d’un général en conquête: la plaine de l’Asse en prenait pour son grade et la Suisse tenait avec ce type discret l’un de ses plus prometteurs beatmakers.

Uppercuts et crochets

«Je ne me suis jamais dit, enfant, que je ferais du son, reconnaît FlexFab, avec qui on flâne au hasard dans les allées graffitées et fraîches, en cette matinée, d’un immeuble comme abandonné. Je possédais une boîte à rythmes, je collectionnais des vinyles de black music, mes potes faisaient du rap, et quand j’ai rejoint le Michigang en 2010, tous les ingrédients étaient réunis pour que je crée des beats. Lorsque je suis parti vivre un an en Espagne après mon CFC, j’ai combattu la solitude en les travaillant d’arrache-pied. A mon retour, j’ai sorti Manoir et enchaîné avec mes premières dates. J’approchais déjà la scène comme un combat à livrer avec jabs, uppercuts et crochets.» Un art de la castagne par infrabasses qu’il défend bientôt lors de virées en Chine ou en Corée du Sud, la publication du farouche LOAS (2016) ou son remix pour Ibeyi lui ouvrant des perspectives inenvisageables peu avant.

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«Ces étapes, y compris ma collaboration avec le compositeur classique contemporain Jonathan March pour une création en 2017 avec l’Ensemble symphonique de Neuchâtel, m’ont offert une visibilité formidable», admet un talent qui n’en revient encore pas d’avoir été nominé aux Swiss Music Awards 2017, catégorie Best Act Romandie. «En Suisse, pour peu qu’on fasse bien les choses, on peut se faire une place, poursuit-il. Mais si l’on désire sortir des frontières, c’est une autre histoire.» Il faut alors publier une œuvre puissante capable de susciter le désir là où se joue le présent de la bass music: Angleterre, France, Allemagne. Ex-Voto, album-monde et songeur, sert cet objectif.

De la couture

Ex-Voto, on l’évoque avec Pablo assis sur la scène de la «petite salle» de la Case à Chocs, où il inaugura son premier set en 2014. Silence obstiné autour. Puis un type surgit, demandant si l’on a vu passer des rongeurs. Rien. Il disparaît. Un œil vigilant maintenant porté sur ce qui nous entoure, on s’entretient de ces neuf titres qu’accompagne une pochette curieuse: un personnage en habits de sabbat s’y montre entouré de dévots en extase. «Je m’étais donné juillet dernier pour terminer ce disque, explique FlexFab. Un mois avant l’échéance, j’ai jeté plusieurs titres pour en composer de nouveaux, plus frais. Pour les visuels et les clips, je me suis inspiré du travail de mon grand-père, l’artiste Claudévard (décédé en 2004). Dans son œuvre, il aimait créer des symboles et mélanger les disciplines – peinture, sculpture, installation. Son approche m’a inspiré, me poussant à composer sans me limiter à une technique. Je lui dois un peu de mon goût pour le beau et l’étrange, ainsi qu’à ma grand-mère, Jeanne-Odette, artiste et tisserande. Ce disque, j’y vois d’ailleurs de la couture.»

Au casting d’un premier album équilibré entre brusques dérouillées synthétiques et mélodies étourdies, sound design postmoderne et chants offensifs, des artistes rencontrés sur la route ou le web: le rappeur sud-africain Batuk, la Malaysienne The Venopian Solitude ou bien le rimeur égyptien Rozzma, notamment. «J’essaie toujours de provoquer une réaction chez l’auditeur sans avoir recours à un discours explicite, jure FlexFab. J’aime qu’il puisse y avoir plusieurs lectures de mon travail. C’est pour cela que j’aime collaborer avec des artistes issus d’autres horizons et qu’on ne s’attend pas à croiser dans un album comme celui-ci. Certains y voient une «appropriation culturelle»? C’est plutôt une manière de mettre en lumière des talents méconnus grâce auxquels ma musique peut briser les frontières géographiques ou de style.» Quand on quitte Pablo en toute fin de matinée, les machines de son studio pas encore allumées, la Case à Chocs peine doucement à s’animer.


FlexFab, «Ex-Voto» (NSK Music).

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