Roman. Salman Rushdie. L'Enchanteresse de Florence.

The Enchantress of Florence. Trad. de Gérard Mendal. Plon, 410 p.

Après la fatwa iranienne qui le frappa en février 1989, Salman Rushdie a longtemps vécu sous la protection de gardes du corps et il leur fait un amical clin d'œil dans L'Enchanteresse de Florence: si l'un de ses personnages - le puissant Argalia - est parvenu à déjouer de multiples tentatives d'assassinat à la cour ottomane, c'est grâce au courage exemplaire des quatre «géants suisses» qui lui servent de bouclier, «Otho, Botho, Clotho et D'Artagnan»...

En écrivant ces lignes, le romancier ignorait qu'un de ses ex-gorilles, Ron Evans, allait être nettement moins obligeant à son égard: dans un livre récemment publié à Londres, Au service de Sa Majesté, cet ancien policier chargé de la sécurité de Rushdie le présente en effet comme un type peu fréquentable, avare, irascible, et si pénible que ses janissaires l'auraient un jour enfermé dans un placard, le temps d'aller boire un verre dans le pub voisin. «Tout est faux», a protesté l'auteur des Versets sataniques qui, en août dernier, a obtenu devant la justice britannique des excuses de Ron Evans, lequel a reconnu que son livre contenait un certain nombre d'erreurs, et qu'elles seraient corrigées.

En attendant, Sir Salman - la reine l'a anobli en 2007 - a de quoi se réjouir: ses Enfants de minuit viennent de décrocher «the Best of the Booker», un super-prix qui couronne le meilleur Booker Prize de ces quarante dernières années. A part le style - baroquissime -, cette fable située le jour de l'indépendance de l'Inde n'a rien à voir avec L'Enchanteresse de Florence, un roman à tiroirs enluminé d'une multitude d'histoires qui s'enchatonnent les unes dans les autres à la manière des Mille et une nuits. Vieille recette, à laquelle la bête noire des intégristes ajoute quelques piments de son cru. En expliquant par exemple que «la barbe tire sa nourriture des testicules». En affirmant que «les hommes ont créé les dieux et non l'inverse». Ou en posant cette perfide question: «La foi est-elle autre chose qu'une erreur commise par nos ancêtres?»

Le récit s'ouvre sur les flots, dans les remous d'une époque - la fin du XVIe siècle - où tous les enchantements sont encore possibles. Nous sommes sur le Scàthach, un vaisseau qui file vers les Indes lointaines. A son bord se trouve un passager clandestin vêtu d'un manteau d'arlequin, un bonimenteur florentin nommé Uccello, et qui prétendra bientôt s'appeler Mogor dell'Amore. Et qui volera au propriétaire du navire une lettre si précieuse qu'elle lui donnera accès à la merveille des merveilles: la cour du grand Moghol Jalaluddin Muhammad Akbar, à Sikri, la capitale impériale qu'il se fit édifier en 1569 dans l'Uttar Pradesh. «A l'aube, écrit Rushdie, les palais aux imposantes murailles de grès avaient l'air d'un mirage, tremblant dans la chaleur comme une vision due à l'opium.»

C'est là que débarque le Florentin, là qu'il rencontre le grand Moghol, que Rushdie retaille aux dimensions d'un héros voltairien: ce musulman divinement éclairé, tolérant, volontiers sceptique, va faire édifier à Sikri une maison ouverte à tous les débats, «où chacun pourrait dire n'importe quoi à n'importe qui, sur tous les sujets, et même nier l'existence de Dieu ou réclamer l'abolition de la monarchie».

Pourquoi Mogor dell'Amore, alias Uccello, changera-t-il encore de nom, pour se faire appeler Niccolo Vespucci? Pourquoi a-t-il fait ce voyage chez le grand Moghol? Quels secrets prétend-il vouloir lui révéler? Quels sont les pouvoirs de ces étranges parfums que lui offre Mohini, «la putain insomniaque»? Pourquoi se retrouve-t-il soudain au fond d'un cachot? Pourra-t-il échapper au châtiment en affrontant Hiran, l'éléphant le plus redoutable de la cour impériale? Rushdie distille le suspense, tourne son gouvernail au gré des rebondissements, et finit par donner la clé de cette rencontre entre le maître de Sikri et son visiteur italien: le mystère qui les réunit est une enchanteresse aux yeux d'ébène, une descendante de Gengis Khan nommée Qara Köz...

Comme Shéhérazade, Rushdie empile les histoires à double, triple et quadruple fond. Il y ajoute des galipettes arrachées au Kama Sutra, puis il secoue de nouveau son kaléidoscope et tire de son chapeau des seconds rôles aux illustres patronymes - Savonarole, Machiavel, les Médicis. Ce roman est un palimpseste délicieux, un exercice de prestidigitation. Il fallait avoir la virtuosité de Rushdie pour nous faire avaler tant de couleuvres sans nous épuiser. Sous le signe du réalisme magique.