Née en 1868 dans un milieu aisé, Nascina Florence Foster est une enfant prodige, qui donne des concerts de piano à travers toute la Pennsylvanie. Comme son riche père refuse de financer des études de musique, elle se venge en épousant le Dr. Jenkins, entre les bras duquel elle contracte la syphilis. Rapidement séparée de son époux, elle gagne sa vie en donnant des cours de piano, jusqu’à ce qu’une blessure au bras l’en empêche.

Dans l’indigence, elle monte à New York où, en 1909, elle rencontre St. Clair Blayfield. Descendant de Lord par l’escalier de service, cet acteur d’origine anglaise habitué aux seconds rôles du répertoire shakespearien devient son manager. Au même moment, Florence hérite de l’énorme fortune de son père et peut enfin s’adonner pleinement à sa passion. Elle prend des cours de chant, mène une vie sociale active, pratique activement la philanthropie, fonde un cercle de mélomanes, The Verdi Circle, présente des tableaux vivants et, nonobstant son absence de don musical, donne des récitals où elle écorche Mozart, Brahms et Verdi. Elle décède en 1944.

Cette vie romanesque a inspiré plusieurs pièces de théâtre (Precious Few, Goddess of Song, Viva la Diva, Souvenir, Glorious!) et, il y a quelques mois, Marguerite, de Xavier Giannoli, avec Catherine Frot, qui transpose l’action dans la France des années 20. Rétroactivement, ce film tendre et jouissif pâlit de sa comparaison avec Florence Foster Jenkins qui, après The Queen et Philomena, conclut la «Strong Women Trilogy» de Stephen Frears.

Reine de la Nuit

Le réalisateur anglais renoue avec la verve de ses débuts (My Beautiful Laundrette, Sammy and Rosie Get Laid…) pour cette approche diagonale de la cantatrice chauve (elle porte une perruque, le traitement à l’arsenic contre la syphilis ayant détruit ses cheveux…), qui se focalise sur St. Clair Blayfield. Le mari attentionné s’occupe des contrats, fait passer les auditions. Il rassure l’artiste, l’entretient dans ses illusions, la protège de la cruauté du monde, soudoie les critiques musicaux et, dans le pire des cas, achète tous les journaux en vente dans la rue… Il la borde tendrement dans son lit. Puis, quand elle dort, il rejoint l’appartement où l’attend Kathleen (Rebecca Ferguson), sa maîtresse. «Notre mariage est une union spirituelle qui transcende le monde matériel». Cette union a duré près de quarante ans.

St. Clair est rémunéré pour son travail et grignote des miettes de gloire – dire le monologue de Hamlet en ouverture de rideau d’un tableau vivant. Hugh Grant incarne cet amant platonique et servile. Il amène au personnage une ambiguïté prodigieuse. Fort insipide dans ses jeunes années, le comédien britannique commence à porter des ans l’irréparable outrage. Cette touche vieux beau un rien canaille lui sied. Lorsque, jetant sa gourme, il se lance dans un jitterbug endiablé il est formidable…

Meryl Streep, au-delà de tout éloge

Quant à Meryl Streep, dans le rôle de Florence, elle évolue naturellement au-delà de tout éloge. On l’a quittée en rebelle du rock dans Ricki and the Flash où elle chantait avec aisance des classiques du rock qui tache; elle revient pour hululer d’une voix de casserole le trille de la Reine de la Nuit. Entre les deux performances, une même jubilation, une même énergie.

Montée de fou rire

Contrairement à son héroïne, Stephen Frears maîtrise parfaitement le tempo et la tonalité. Il reconstitue avec délicatesse le New York des années 40, nimbé d’une lumière champagne digne de Woody Allen. Il assène une pincée de gags visuels énormes – la baignoire remplie de cette salade de pommes de terre dont Florence gavait ses invités! Il soigne les seconds rôles entre Kathleen, la femme de l’ombre patiente mais pas trop et surtout le pianiste Cosmé McMoon (extraordinaire Simon Helberg), petit bonhomme timide, homosexuel refoulé, qui pouffe, panique, adore sa généreuse patronne dont il colmate les carences rythmiques et corrige les couacs d’arpèges appropriés.

Lorsqu’elle accomplit son rêve suprême en se produisant au Carnegie Hall devant un parterre de soldats imbibés, Florence Foster Jenkins provoque une irrésistible montée de fou rire. C’est alors qu’une poulette peroxydée se lève et engueule les rieurs, réussissant à retourner la salle. Dressée contre la foule imbécile, elle est la première à comprendre que le génie de la chanteuse ne tient pas à la justesse de la note, mais à sa sincérité.

Parmi les disques préférés de David Bowie

Sans doute cette vertu lui vaut-elle de figurer parmi les 25 disques préférés de David Bowie, qui salue la «bienheureuse inconscience» de la Castafiore déréglée. Sa voix qui sonne comme un matou se chicornant avec un canard annonce les dissonances du free, les fracas du punk. Elle dispense la bonne humeur, et ce qui faisait du bien pendant la guerre fait toujours du bien aujourd’hui.

Témoignant de la bienveillance à l’égard de la «pire cantatrice du monde», le film évite toute caricature. Au-delà d’une fable sur la nudité du roi, il dévoile l’humanité sous l’excentricité. «Les gens diront que je ne savais pas chanter, mais personne ne pourra dire que je n’ai pas chanté», dit Florence dans son dernier souffle. A défaut d’excellence, c’est déjà beaucoup.


Florence Foster Jenkins, de Stephen Frears (Royaume-Uni, 2016), avec Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Hellberg, Rebecca Ferguson, Nina Arianda, 1h50.