Né en 1964 au Bénin, Florent Couao-Zotti vient de publier au Serpent à plumes un roman noir, Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire. Ce livre est le douzième d’une œuvre qui comporte des romans, des nouvelles, du théâtre, de la bande dessinée et des livres pour la jeunesse. Il publie également des chroniques dans la presse et tient un blog très animé, (www.couao64.unblog.fr).

Samedi Culturel: Vous venez de recevoir le Prix Ahmadou Kourouma, lors du dernier Salon du livre africain à Genève. Voilà qui vous rattache au grand écrivain ivoirien. Il a compté pour vous?

Florent Couao-Zotti: Enormément. En classe terminale, nous avons lu Les Soleils des indépendances (ndlr: paru en 1968). Notre professeur avait un respect scrupuleux de la langue classique, les «incorrections» de la langue de Kourouma le faisaient rire. Mais nous, nous percevions une résonance particulière, familière. On se disait que le prof ne comprenait pas sa propre culture. Kourouma a été un des premiers à subvertir la langue française. Le Congolais Sony Labou Tansi a été très important aussi. Et L’Archer bassari , unique roman du Malien Modibo Sounkalo Keita, paru en 1984, a été déterminant pour moi. C’était le premier roman policier et social africain. Ces auteurs nous ont donné la liberté d’aller et de venir entre la langue classique et le français «tropicalisé». J’ai été prof, je sais comment le français des élèves est contaminé par les langues locales. Il ne faut pas rejeter ces inventions mais les travailler pour en tirer une création littéraire, qui parle à tous, au-dedans et au-dehors.

Comment vous est venu le goût de l’écriture?

Nous sommes une fratrie de quatorze. Plusieurs de mes grands frères ont fait des études de lettres, ils parlaient de littérature, j’aimais les écouter. Mon père était cadre dans les chemins de fer, mais il avait été instituteur, il adorait Alphonse Daudet (rires). En général, il nous parlait en langue mina, mais, à certaines occasions, il s’adressait à nous en français, il aimait s’écouter parler! J’ai fait mes études de lettres à Cotonou. Le XIXe siècle surtout m’a marqué, le romantisme, les mouvements révolutionnaires, Victor Hugo, son intérêt pour le petit peuple. J’ai même écrit une pièce sur le schéma de Notre-Dame de Paris , La Diseuse de mal-espérance . Esmeralda est une Peule, diseuse de bonne aventure, et la Cour des Miracles, c’est la mosquée au moment de la prière du vendredi. Nous avons aussi étudié le fonctionnement des littératures orales, qui joue un rôle important dans nos cultures.

Beaucoup d’écrivains d’Afrique de l’Ouest vivent en France ou ont pris des postes d’enseignement aux Etats-Unis. Vous avez choisi de rester au Bénin. Pourquoi?

J’ai le sentiment que je suis plus utile sur place. Ça me gêne de dire cela, c’est un peu prétentieux, mais il me semble que je peux représenter un modèle pour les jeunes, leur montrer qu’il n’est pas nécessaire d’émigrer pour «réussir». Je peux donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Je reçois tant de manuscrits, on me demande des conseils, je ne me dérobe pas. Et il y a autre chose: ceux qui sont restés à l’étranger développent une vision un peu figée, nostalgique de la réalité. Même s’ils viennent en visite, quelque chose leur échappe, que je ne peux pas vraiment définir.

Vous avez pensé à écrire en langue nationale?

Non. D’abord parce que je n’en maîtrise pas l’écriture, cela me prendrait trop de temps. Et il n’y a de toute façon pas de lectorat. L’alphabétisation dans ces langues est très sommaire, quand elle existe, et ne permet pas de lire un roman.

Vous avez publié de la BD, une forme appropriée aux conditions africaines?

Après mes études, je voulais créer un centre de BD à Cotonou. Je me suis formé à Angoulême, non seulement au scénario, mais aussi à la production, à la gestion. Mais l’écriture a pris le dessus. Avec le dessinateur Hector Sonon, nous avons élaboré une série historique sur une princesse yoruba qui part en quête d’un bracelet perdu. Le scénario nous permettait de parcourir les aires culturelles du pays, de montrer leurs particularités. C’était un bon vecteur d’informations, sur un mode agréable. J’ai aussi travaillé comme journaliste. J’ai eu la chance de me former dans un journal satirique, Le Canard du golfe, sur le modèle du Canard enchaîné. La liberté de presse est grande dans ce pays, on peut dénoncer les dysfonctionnements, même si cela ne sert pas à grand-chose (rires). J’ai reçu parfois des menaces, mais jusqu’ici sans effet. J’ai plus de réputation comme chroniqueur que comme écrivain. Mais on me voit à la télévision parler de mes livres et, même s’ils sont peu lus, cela me donne un certain poids.

Et la forme du polar?

Avec un éditeur local, nous nous sommes dit que si les jeunes aimaient lire Gérard de Villiers ou Agatha Christie, pourquoi ne pas leur donner des histoires avec des personnages locaux qu’ils puissent reconnaître et qui leur parlent de leur vie, de leurs problèmes. On avait fait le projet d’une série de six, T à C, «Terreur à Cotonou», traitant de la drogue, de la corruption, de la prostitution. Le premier, Le Dealer manchot, a été publié à 200 exemplaires! Le travail éditorial n’est pas fait. C’est avec tristesse que je suis revenu à mon éditeur français. Du coup, les livres sont trop chers pour le marché local.

«Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire»: pourquoi avoir mis un proverbe en titre de votre polar, et en tête de chaque chapitre?

J’ai recueilli ces pépites à la télévision, dans les débats en langues nationales quand les politiciens s’invectivent, ou dans le parler burkinabé, c’est d’une telle richesse! C’est aussi un hommage à Kourouma, qui savait si bien s’en servir.

Qui sont vos lecteurs sur place?

Des lycéens, des étudiants qui travaillent sur mes textes à l’Université. Mais aussi des fonctionnaires, des enseignants, des coopérants. Il y a aussi les bibliothèques, les éditions de poche. Mes livres ne se vendent peut-être pas beaucoup, mais chaque exemplaire est lu par environ 50 personnes. Même si j’ai un seul lecteur dans un village, je suis heureux.

Y a-t-il une relève littéraire?

Certainement, mais elle se fait en silence. Je reçois vraiment des manuscrits intéressants. J’essaie de faire retravailler leurs auteurs, je leur dis de lire, lire, lire, il n’y a que ça! Nous avons formé un groupe composé de cinq femmes et cinq hommes, pour écrire un roman à dix mains, un chapitre chacun. L’idée était de donner un élan à ceux qui n’arrivent pas à publier un premier texte. Wole Soyinka, qui a reçu le Prix Nobel, dit qu’il faudrait créer un prix africain si désirable que tous les écrivains du monde souhaiteraient le recevoir. On n’en est pas là! Pour le moment, quand un Africain reçoit un prix en Europe, on a encore un sentiment de condescendance.