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Florian Eglin: «Paul Auster, j’ai cette impression, c’est une histoire de famille, un héritage avant l’heure. Quelque chose que je porte, et qui me porte.»
© frassetto

MENTOR

Florian Eglin: «Ton père aime beaucoup Auster»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jean-Florian Eglin a choisi Paul Auster

Je ne sais pas vraiment à quel âge ça a commencé, cette histoire de vouloir écrire. Assez tôt, je crois. Ce qui est en revanche certain pour moi, c’est que Paul Auster a joué un rôle déterminant dans cette affaire-là. Devenir écrivain.

Il y a des auteurs que je révère, des livres qui jouent un rôle encore maintenant. Ils me nourrissent, me travaillent. Entre bien d’autres, Le Conte du Graal, Jim Harrison ou Le Seigneur des porcheries. Jours barbares plus récemment. Toutefois, seul Paul Auster – et Djian, mais c’est une autre histoire – a insufflé en moi l’ambition d’être écrivain. Elle est sourde et vivace, cette ambition, sans cesse présente. C’est une force qui me hante.

Silhouette lointaine et mythique

C’est la lecture de ses livres qui a imprimé en moi cette silhouette que j’imagine à la fois lointaine et mythique, fragile et effrayante. Celle de l’auteur. Je me voyais dans une chambre dérobée à Brooklyn, penché sur une machine à écrire, café à la main et clope au bec. Je tirais le diable par la queue, bien sûr, mais j’étais bien, bercé par la musique du hasard, seul dans le noir, invisible, mais bientôt reconnu de chacun. Bref, tous les fantasmes pas très originaux qu’un jeune adulte peut brasser à l’idée d’écrire. Pourtant, ce n’est pas une bonne idée.

Avant de me lancer dans la rédaction de cet article, alors que j’alignais les livres de Paul Auster dans ma bibliothèque, ces hauts volumes élégants d’Actes Sud, je me suis demandé pourquoi il avait eu une telle influence. Un tel pouvoir. Oui, un pouvoir. C’est très puissant, ce qu’il m’a fait. C’est un sort. Après tout, son imaginaire semble éloigné du mien. Quoi de commun entre nous?

Alors bien sûr, il y a l’Amérique. New York surtout. Fabuleux théâtre de chimères à la puissance d’attraction sans égal. A l’époque où je commençais à le lire, le collège, il y eut en moi longtemps le désir d’étudier à Columbia, estudiantine hubris. Il y a aussi la judaïté, cette chose mal résolue en moi. Qui me hante aussi. Il y a encore la solitude, ces personnages qui arpentent la ville, l’histoire et le territoire américains. Autrefois, j’ai beaucoup voyagé seul et, au fond, malgré ses nombreux acolytes, malgré son épouse magnifique, le protagoniste de mes trois premiers livres, Solal Aronowicz, est profondément seul. Dans l’écriture de Paul Auster, il y a ces choses, ces manières de faire qui me fascinent: l’élégance, la distance, l’incertitude ou le récit dans le récit. Choses que je suis hélas incapable de reprendre à mon compte.

Paul Auster, une histoire de famille

De manière plus précise, plus technique presque, il y a La Nuit de l’oracle. Une histoire d’écrivain en panne d’inspiration et une réflexion sur la création littéraire. Un texte que j’ai découvert juste avant de commencer la rédaction de mon premier livre. Sans vraiment le formaliser en moi, c’est là que j’ai peut-être dérobé cette idée d’émailler mon récit de notes en bas de page.

Cependant, à bien y réfléchir, c’est à un tout autre niveau que les choses se sont jouées. En fait, c’est mon père qui m’a transmis Paul Auster. Qui me l’a passé. Certes, il ne l’a pas fait directement, explicitement. Il ne m’a pas posé un livre entre les mains en me disant «Tiens, lis ça.» Non, mais je le voyais au salon, dans son fauteuil, de dos, avec La Trilogie new-yorkaise. Dans mon souvenir, il est lointain, c’est ma mère qui a mis des mots là-dessus. «Ton père aime beaucoup Paul Auster.» J’ai alors à mon tour lu Cité de verre, Revenants,… Et j’ai été pris. Certes, à l’époque, je crois que cette lecture est restée énigmatique pour moi. Paul Auster est énigmatique. Mais ça me parle. Ecrire, c’est laisser notre énigme parler en secret.

A présent, dans ma bibliothèque, certains de ses livres sont à mes parents. Talismans, témoins qu’on se passe, je les avais alors discrètement emportés dans mon petit appartement d’étudiant en Vieille-Ville. Ils m’ont accompagné dans ceux qui ont suivi. Ils m’accompagnent encore.

Paul Auster, j’ai cette impression, c’est une histoire de famille, un héritage avant l’heure. Quelque chose que je porte, et qui me porte.


Florian Eglin

Florian Eglin est né en 1974 à Genève, où il vit. Il a étudié le français médiéval, le judo, voyagé en Asie. En 2008, il lance le blog «Solal Aronowicz. Journal d’un con», dont il tire une trilogie. Son écriture flamboyante, provocatrice et burlesque en fait une voix unique en Suisse romande.


Profil

1974: Naissance et formation – philologie et littérature médiévale – à Genève.

1998: Voyage au Japon – étude du judo – et en Asie.

2013: «Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal» paraît à La Baconnière.

2014: «Solal Aronowicz: une résistance à toute épreuve… faut-il s’en réjouir pour autant?».

2015: «Solal Aronowicz. Holocauste».

2016: «Ciao connard», La Grande Ourse.

Dossier
Un auteur, un mentor

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