Au début était Kraftwerk. C’est un peu comme le nez de Cléopâtre: si la carrière du groupe allemand avait été plus courte, la face du monde aurait changé. Ou du moins, l’histoire des musiques électroniques aurait peut-être été différente. Légende des platines, Derrick May avait un jour expliqué que, selon lui, la techno était née d’un mélange entre Kraftwerk et Funkadelic, formation de funk psychédélique emmenée par George Clinton.

Deux hommes sont à l’origine de Kraftwerk, formé du côté de Düsseldorf à la fin des années 1960: Ralf Hütter et Florian Schneider, alors étudiants à la Haute Ecole de musique Robert Schumann. Schneider quittera le groupe en 2008. Plusieurs sources ont confirmé ce mercredi qu’il a succombé à un cancer foudroyant quelques jours après son 73e anniversaire. Il a été inhumé dans l’intimité, à l’image de son parcours, loin des projecteurs.

Génération d’après-guerre

Né le 7 avril 1947 à Öhningen, au bord du lac de Constance, l’Allemand a toujours été discret, n’accordant que très peu d’interviews, préférant se murer dans son studio pour expérimenter plutôt que de tenter d’expliciter sa musique. Flûtiste de formation, il a joué dans plusieurs formations avant sa rencontre avec Hütter et les débuts officiels de Kraftwerk au sein d’une scène allemande alors bouillonnante.

Schneider fait partie de la génération d’après-guerre pour laquelle il était primordial de se forger une nouvelle identité, de briser l’héritage laissé par des parents et grands-parents ayant connu l’Allemagne nazie. Au côté de Kraftwerk, Can, Neu!, Faust, Cluster ou encore Amon Düül II inventeront entre 1968 et la fin des années 1970 des sons nouveaux, préférant explorer leur propre voie plutôt que de tenter de copier le rock anglo-saxon. Il y avait derrière leur démarche une dimension politique. Rapidement, un journaliste britannique inventera le terme de krautrock, «rock choucroute», pour qualifier cette nouvelle scène.

Ambient cosmique

Lors de leurs premières apparitions sous le nom de Kraftwerk, accompagnés du batteur Klaus Dinger, qui rejoindra ensuite Neu!, Hütter au synthétiseur et Schneider à la flûte proposaient une musique répétitive et hypnotique encore résolument organique. Mais rapidement, au sein de leur Kling Klang Studio, ils commenceront à se pencher sur des sonorités synthétiques. En 1973, le troisième album de Kraftwerk s’intitule tout simplement Ralf und Florian – il ne sera jamais réédité. Les deux musiciens y façonnent une ambient cosmique qui amorce un tournant dans la carrière du groupe.

S’inspirant du développement industriel de l’Allemagne et de la construction de nombreuses autoroutes, ils publient l’année suivante, après l’arrivée de Wolfgang Flür, l’album Autobahn, leur premier chef-d’œuvre, un enregistrement fondateur que la plupart des musiciens électroniques citeront comme une référence incontournable. Hütter et Schneider s’éloignent alors définitivement de la scène krautrock et de son urgence punk, deviennent d’élégants dandys portant des costards et chaussures faits sur mesure. Dans l’excellent documentaire de la BBC Krautrock – The Rebirth of Germany (2009), Iggy Pop se rappelle de Schneider comme d’un homme extrêmement sympathique lui proposant lors de leur rencontre non pas une virée dans un bar interlope, mais une promenade au marché pour acheter des asperges.

Ode aux océans

En 1975, Kraftwerk publie Radio-Activity. Suivront Trans-Europe-Express (1977) et The Man-Machine (1978), qui clôturera une décennie faste pour le groupe. Lorsqu’il enregistre à Berlin l’album Heroes (1977), David Bowie, fasciné par la manière dont les Allemands réinventaient la grammaire pop à coups de nappes de synthétiseurs, de boîte à rythme et de vocodeur, dédie à Schneider un morceau qu’il intitule V-2 Schneider.

En 2015, sept ans après avoir quitté un groupe qui aura vu défiler tout au long de sa carrière de nombreux membres, et auquel Hütter est toujours resté fidèle, Schneider proposait à travers le projet Stop Plastic Pollution une ode aux océans. Jusqu’à sa disparition, il sera resté un musicien discret et taiseux. Kraftwerk lui survivra: Hütter et ses nouveaux acolytes auraient dû se produire le 19 mai prochain à l’aéroport de Genève à l’invitation du festival Antigel. La date a été reportée à une date inconnue.