C’est une chose de voir reproduite telle œuvre phare d’un artiste. C’en est une autre de la voir en vrai, en grand. Alors le sens de cette pièce apparaît dans sa subtilité et son énormité. Il en est ainsi de la peinture provocante de Max Ernst intitulée La Vierge corrigeant l’enfant Jésus devant trois témoins, André Breton, Paul Eluard et le peintre. Datée de 1926, soit de la décennie la plus féconde dans la carrière du peintre (l’un des trois «témoins» figurant dans la composition, le seul à garder les yeux ouverts), cette toile parfaitement décrite par son propre titre inspire un certain effroi, au-delà de la volonté d’ironie et de blasphème.

La disposition des ombres, qui s’apprêtent à se déverser sur le spectateur, les détails crus tels que les fesses rougies de l’enfant ou sa petite main crispée, son auréole, tombée à terre et au cœur de laquelle s’inscrit la signature de l’artiste, tout est conçu pour déranger les idées reçues et susciter la gêne. Mieux que Salvador Dalí, Max Ernst s’affirme ici en transgresseur, dans la continuité de son activité au sein du groupe Dada à Cologne. Forte de 160 œuvres environ, pour la plupart des peintures, mais aussi des frottages, des collages, des sculptures, la rétrospective Max Ernst de la Fondation Beyeler, fruit d’une collaboration avec l’Albertina de Vienne, a pour principal commissaire Werner Spies, grand spécialiste du peintre.

Le parcours, qui traverse toutes les étapes de la carrière, qui aura duré une soixantaine d’années, illustre l’évolution normale et positive d’un artiste jamais à court d’inspiration, des balbutiements aux accents expressionnistes et cubistes et des allusions à la peinture métaphysique jusqu’à l’œuvre tardive, qui dépasse et renouvelle le surréalisme, et anticipe l’expressionnisme abstrait. Parmi les constantes, le climat des compositions, marquées par une inquiétude latente et le sentiment d’étrangeté – l’inquiétante étrangeté freudienne. Né près de Cologne en 1891 (son père était instituteur pour les sourds), Max Ernst a beaucoup déménagé, et fréquenté beaucoup de femmes. De la première, l’historienne de l’art Luise Straus, il a eu un fils, Jimmy.

Après l’aventure de Dada vécue aux côtés de Hans Arp et une visite à Paul Klee à Munich, le jeune peintre s’installe à Paris et se lie aux surréalistes, dont il devient une figure de proue. Il se lie plus intimement avec Gala, alors l’épouse de Paul Eluard, réalise ses premiers frottages et des dessins automatiques, équivalents de l’écriture automatique. Il se remarie, re-divorce, publie son roman-collage, La Femme à 100 têtes, rencontre Alberto Giacometti, s’établit avec l’artiste Leonora Carrington dans le Midi. En 1941, la guerre l’oblige à émigrer aux Etats-Unis, grâce à l’aide de Peggy Guggenheim, qu’il épousera, avant d’en divorcer deux ans plus tard et de se marier avec la femme de sa vie, Dorothea Tanning, autre femme peintre avec laquelle il reviendra en Europe en 1953.

Entre-temps, l’Europe l’a quelque peu oublié, la peinture figurative, surréaliste, n’est plus au goût du jour. Max Ernst, qui ne cesse d’approfondir son art, n’en aura cure, et le Grand Prix de peinture de la Biennale de Venise, en 1954, le remettra sur les rails. En 1958, le peintre acquiert la nationalité française, en 1964 il participe à la Documenta III, puis il rencontre Werner Spies, celui-là même qui signe et supervise cette magnifique rétrospective, fruit d’une fréquentation de près d’un demi-siècle avec l’œuvre. Max Ernst meurt en 1976 en France. Suivant l’ordre chronologique, ce qui permet de réunir de grands cycles tels que les forêts, impressionnantes intrications de lianes, de feuillages, de ruines et de créatures insolites, sous l’œil implacable d’un astre réduit à un cercle, ou les hordes sauvages, ou encore les manifestations de l’oiseau baptisé Loplop, alter ego du peintre.

La présence de pièces majeures scande la visite, depuis l’énigmatique Oedipus Rex de 1922 jusqu’à ce Moment de calme qui précède la tempête, entendez la guerre, en 1939, réinterprétation en multiples facettes presque féeriques du thème de la forêt mystérieuse, et dangereuse.

Les images créées par Max Ernst, qui entrent en corrélation avec des motifs enfouis dans l’inconscient (l’artiste s’est intéressé de près à la psychanalyse), s’impriment à leur tour dans la conscience, si bien que de les voir ainsi réunies on a le sentiment de voyager en un terrain étrange, certes, mais aussi familier. Les fesses nues et le casque arrondi du guerrier de Femme, vieillard et fleur, l’œil rond de l’oiseau Loplop, les cerises rouges et les mantes religieuses qui apparaissent çà et là, ces détails d’un rêve qui parfois tourne au cauchemar, on ne les connaît pas, on les reconnaît, encore et encore.

Certaines de ces œuvres ont une histoire, comme c’est le cas de Au premier mot limpide, où une main au geste bizarre, dont les doigts forment un X, apparaît à travers une fenêtre. Ce «rébus» ornait la maison du couple Eluard, à Eaubonne. Par la suite, la peinture murale et celles qui l’entouraient ont été retrouvées sous le papier peint, détachées du mur et transférées sur toile. Mariée célèbre après celle qui, chez Marcel Duchamp, se voyait «mise à nu», le personnage de L’Habillement de l’épousée/de la mariée arbore une cape rougeoyante et se fait assister, ou est gardé, par un être hybride, moitié oiseau.

Enfin, le terrible Ange du foyer de 1937 évoquait, selon les dires de son auteur, «la défaite des républicains en Espagne». Incarnation du fascisme et des désastres de la guerre, cette toile a été rebaptisée Le Triomphe du surréalisme par le peintre lui-même: aucune œuvre de Max Ernst n’est univoque. D’ailleurs, à la puissance du mal répond le déchaînement des énergies assimilées à l’art, lequel finit toujours par triompher.

Max Ernst, Rétrospective, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061 645 97 20. Tous les jours 10-18h (me 20h). Jusqu’au 8 septembre.

De voir ainsi réunies les images d’Ernst, on a le sentiment de voyager en un terrain étrange et familier