Taillé dans l’aiguille du Midi. Le danseur et chorégraphe français Boris Charmatz, 38 ans, est alpin. En cette fin d’après-midi, quand tout dégouline en Avignon, il promène son altitude dans le jardin où le rendez-vous a été fixé. L’hôtel qui nous accueille est de ceux où Luchino Visconti aurait aimé descendre. Le luxe y est fané juste ce qu’il faut, l’ombre est un vestige qu’on chérit. «Je n’y réside pas», précise Boris Charmatz. «Ce n’est pas mon standing.»

Il pourrait. Un mètre 85 de musculature fine, la sveltesse du chamois, ou plutôt celle du Zarathoustra de Nietzsche, ouvrent tous les paradis. Il a ce privilège: il a appris détours et pirouettes à l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris, puis il s’est émancipé. Il a le muscle pensant, cela donne un sens à la détente. Preuve, notre photo de une. Il lévite devant le Palais des Papes, histoire d’apposer sa griffe sur une 65e édition, dont il est l’artiste associé, celui qui, aux côtés des deux directeurs, Vincent Baudriller et Hortense ­Archambault, inspire la programmation.

Dans le jardin de l’hôtel, Boris Charmatz a la quiétude de celui qui tombe des nues. Il sort d’une sieste, ce repos qu’il s’accorde ­chaque après-midi. A-t-il rêvé à ­Enfant, la pièce qu’il a créée jeudi soir – deux jours après notre rendez-vous – dans la Cour du Palais des Papes? A-t-il vu les 26 enfants du spectacle – 26 garçons et filles, de 6 à 12 ans, portés, élevés, lancés dans la nuit, par neuf danseurs? S’est-il souvenu que Maurice Béjart a révélé en ce même lieu la part de muscles de Roméo et Juliette, qu’Isabelle Huppert y a rugi en Médée, que Pina Bausch y a versé des larmes qui étaient des œillets?

Samedi Culturel: Boris Charmatz, qui êtes-vous?

Boris Charmatz: Je pourrais répondre que je suis Savoyard, puisque je suis né à Chambéry et que j’ai grandi dans les Alpes. Mais je préfère dire que je suis danseur. Tout vient de là. La danse m’a tout amené: elle m’a fait lire, écrire, quitter mes parents à 12 ans.

Quel enfant avez-vous été?

J’étais timide, je ne parlais pas, je me cachais derrière mes parents qui enseignaient et militaient. Quand ils m’amenaient à un ­meeting, je me recroquevillais. J’ai été élevé en partie par mon grand frère, il avait huit ans de plus que moi, il était turbulent, et moi, j’étais un enfant sage, trop sage.

Quand l’enfance s’est-elle arrêtée?

Je suis père d’un garçon de 7 ans. L’enfance a repris. Et puis s’est-elle arrêtée? Dans mes spectacles, j’aime que les âges se brouillent. Dans Régi, j’ai engagé Raimund Hoghe qui est très petit et bossu. Il a été le dramaturge de Pina ­Bausch, il est devenu interprète. J’évoluais à ses côtés et il était pour moi comme un père et un enfant, chargé de mille histoires et désarmant de fragilité.

Pourquoi la danse, pour vous?

Parce que j’ai voulu être pongiste. J’avais 7 ans, j’ai rencontré une entraîneuse de tennis de table tchèque. Elle m’a dit: «Tu seras attaquant et tu joueras à la chinoise.» Elle m’a attribué un rôle et j’ai existé. Entre 7 et 11 ans, je n’ai fait que ça, renvoyer la balle, vivre sa trajectoire, prendre position. C’était hypnotique. Après, la danse est venue presque naturellement. Je suis entré au Conservatoire pour y apprendre le violon et la danse. Au bout de deux mois, j’ai su que je voulais être danseur. J’avais 12 ans, j’ai quitté Chambéry et je suis entré à l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris.

Pourquoi engager 26 enfants pour le spectacle du Palais des Papes?

La cour est monumentale, avec ses gradins, sa scène reconstruite chaque année sur une pierre à la fois sauvage et chargée de mémoire. Il m’a semblé qu’il y avait là une place pour la fragilité et l’improvisation.

Qui sont ces enfants?

J’ai pris la direction en 2009 du Centre chorégraphique national de Rennes. Je l’ai renommé Musée de la danse. Je voulais que ce lieu produise des spectacles, mais qu’il soit ouvert comme un musée toute la journée, que des amateurs et des professionnels le nourrissent de leurs expériences, que des écoles primaires soient impliquées dans un travail tout au long de l’année. Les enfants qui participent au spectacle sont liés, par leurs parents notamment, au Musée de la danse.

Qu’avez-vous apporté à cette édition du festival?

L’enfance. On ne sait plus comment en parler. Il y a deux images dominantes: d’un côté, l’enfant menacé par la pédophilie, par la violence de l’école, par la précarité économique; de l’autre, l’enfant surgâté. J’aimerais qu’il apparaisse autrement, pas idéalisé, non, mais dans sa pesanteur, son énergie sidérante, sa capacité d’abandon.

La patte de Charmatz, c’est l’enfance?

Pas seulement. Je voulais aussi que le festival soit une école, une occasion pour le spectateur comme pour les professionnels d’ouvrir des portes. L’Ecole supérieure d’art d’Avignon est impliquée pour la première fois, avec des expositions, la possibilité de découvrir les ateliers, leur chaos, mais aussi des «posters», comme disent les scientifiques: un artiste présente une performance et ouvre un débat.

L’école, pour vous, c’était comment?

L’Ecole de danse de l’Opéra de Paris. J’ai été en lutte tout de suite contre ce qu’on nous apprenait. On nous enseignait que le plus grand chorégraphe du XXe siècle était Roland Petit. On disait du compositeur John Cage, l’ami du chorégraphe Merce Cunningham, que ses créations consistaient à tirer la chasse d’eau. Dans les années 1980, l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris cultivait un idéal du XIXe. La danse, pour moi, c’était une discipline, mais aussi un espace mental, une initiation à l’histoire de l’art, une ouverture sur la littérature, des débats.

Que dansez-vous quand vous êtes seul dans votre chambre?

Je ne danse pas, ou rarement. Je rêve. Il y a des chorégraphes qui créent leurs mouvements dans le studio. Moi, je somnole et l’idée du spectacle vient. C’est mon fantasme du moins. Ici, je dors chaque après-midi.

Lâcher prise est une expression que les danseurs utilisent beaucoup. Somnoler, c’est ça?

A 17 ans, j’ai eu la chance de travailler avec la chorégraphe Régine Chopinot. Je voulais tout faire, sauter, danser, écrire la danse de demain. Nous étions dans les années 1990, les chorégraphes s’inspiraient de l’art contemporain, concevaient d’autres voies pour le spectacle, je voulais être dans ce courant. Mais cet excès de volonté m’empêchait de trouver. Avec Odile Duboc, j’ai appris qu’on n’avait pas besoin d’être dans la démonstration de son savoir-faire pour créer. Il fallait être à l’écoute de ses sensations, de la mémoire de ses sensations, apprendre à être flottant.

Est-ce qu’il y a une figure dans l’histoire, politique ou artistique, à laquelle vous vous identifiez?

J’aime les histoires en marge. Je pourrais citer l’Américain Steve Paxton, l’improvisateur qui, dans les années 1960-1970, a fait des pièces à partir de notre façon de marcher. Ou plutôt l’Autrichien Raoul Hausmann, photographe, plasticien, l’une des grandes figures du dadaïsme. Ce qui me touche chez lui, ce ne sont pas seulement ses photomontages, sa poésie sonore, sa veine contestatrice, mais ces moments où il se mettait à danser, torse nu, avec son monocle. Il inventait des danses pour ses amis. Une de ses amies a écrit que c’est ce qu’il faisait de mieux. Ces instants ne sont presque rien dans son œuvre, mais c’est ce qui me fait rêver. C’est une danse marginalisée, il est de fait plus simple de montrer ses photos.

La trace, plutôt que le statut?

J’aime cet endroit de l’histoire, ces figures qui n’ont pas fait école. Peut-être parce que je suis d’une mouvance plus traditionnelle, j’ai assimilé un métier. Mais ce qui me fait rêver, c’est l’enfant qui lève le bras pour attraper une luciole. C’est le plus beau geste.

Enfant, Festival d’Avignon, Palais des Papes, jusqu’au 12 juillet; puis Genève, 2 et 3 septembre, La Bâtie; Levée des conflits, Avignon, stade de Bagatelle, du 16 au 18 juillet (www.festival-avignon.com; + 33 490 14 14 14).

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Trois œuvres-cultesde Boris Charmatz

«Stalker»

Film de science-fiction d’Andreï Tarkovski

«Pétrole»

Ultime roman inachevé de Pier Paolo Pasolini

Steve Paxton

Toutes les pièces du danseur américain