cinéma

Du fluide glacial pour les vampires

Tim Burton s’empare pour rire de la figure du vampire dans «Dark Shadows»

On a longtemps cru que Le Bal des vampires avait enterré un mythe saigné à blanc par trop d’exploitations. Les vourdalaks des Carpates avaient fait les beaux jours du roman gothique (Dracula, de Bram Stoker), de l’expressionnisme allemand (Nosferatu, de Murnau), de Hollywood (La Marque du vampire) et de la Hammer (Le Cauchemar de Dracula), mais la parodie de Polanski les ­ridiculisait pour l’éternité.

Las! Les «revenants en corps» ont la peau dure. Déterrés par Anne Rice, ils connaissent une seconde jeunesse entre l’eau de rose de Twilight et la satire métaphorique de True Blood. Il ne manquait plus que Tim Burton, grand amateur de fantasmagories nocturnes, pour que la gloire du bon vieux nosferat soit totale.

En 1760, la famille Collins émigre pour le Nouveau-Monde où elle fait fortune dans l’industrie de la pêche. Parce que le jeune Barnabas (Johnny Depp) repousse l’amour d’Angelique Bouchard (Eva Green), elle lui jette un sort qui le change en vampire. Enterré pendant plus de deux siècles, le maudit recouvre sa liberté et réintègre le manoir familial où ses lointains descendants végètent dans l’impécuniosité et la névrose. Le vampire doit s’acclimater aux curieuses seventies.

La spécialité, de plus en plus lucrative, de Tim Burton est d’œuvrer au noir les phénomènes de la culture populaire anglo-saxonne. Après les grandes icônes (Batman, Alice aux Pays des Merveilles), les cartes à collectionner (Mars Attacks!), les figures marginales (Ed Wood) ou la comédie musicale (Sweeney Todd), il applique sa grille esthétique à Dark Shadows, une série télévisée, furieusement méconnue sous nos latitudes mais culte aux Etats-Unis, 594 épisodes entre 1966 et 1971.

Force est de constater les faiblesses d’une entreprise qui sent l’ail moisi, l’eau bénite croupie et le poil à gratter avachi. Passé une longue introduction gothique de chez gothique pour mettre en place le décor et les personnages, Tim Burton propose un énième tour dans son train fantôme, incluant une apparition de Christopher Lee, primus inter pares des vampires de cinéma. On revisite tour à tour La Famille Addams, Les Sorcières d’Eastwick et La mort vous va si bien. Tous les clichés du genre sont reconduits dans le registre des farces et attrapes. Le vampire ne sort pas du cercueil, il en jaillit comme une fusée. Lorsqu’il prend feu pour avoir croisé un rayon de soleil, on lui jette un seau d’eau. Le réalisateur ne dédaigne pas la gauloiserie: le vampire se fait sucer par la psy et mène avec la sorcière de furieuses copulations surnaturelles.

L’humour reste essentiellement basé sur un anachronisme qui ne déparerait pas Les Visiteurs. Barnabas parle une langue désuète, s’étonne qu’une femme puisse être médecin et prend le «M» d’une enseigne de fast-food pour l’initiale de Méphistophélès… Ces décalages s’avèrent d’autant plus bizarres que l’intrigue est située en 1972 et les signes de modernité forcément désuets.

L’irréalité de l’éternelle jeunesse invalide certains personnages. Complètement refait à la palette graphique, Johnny Depp ne ressemble plus à rien. Michelle Pfeiffer non plus, mais elle a aussi bénéficié de la chirurgie esthétique. Quant à Alice Cooper, il tient à 64 ans son propre rôle quand il en avait 24…

Passe un fantôme déguisé en fantôme. Cette Ophélie translucide planquée sous un drap troué est cousine du petit Enfant Huître, de Jake Skellington, d’Edward aux mains d’argent ou du Pingouin, tous ces monstres tellement humains qui grouillaient dans les œuvres du jeune Tim Burton. Au hasard de cette apparition étonnante, la grâce perdue du Gremlin de Hollywood se rappelle à notre souvenir, et la tristesse de le voir se normaliser et se parodier depuis dix ans.

V Dark Shadows, de Tim Burton (Etats-Unis, 2012), avec Johnny Depp, Eva Green, Michelle Pfeiffer, Heleba Bonham Carter, Jonny Lee Miller, Chloe Grace Moretz, Jackie Earle Haley, Christopher Lee, 1h53.

Passe un fantôme déguisé en fantôme, une Ophélie translucide planquée sous un drap troué

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