«La Flûte enchantée» à la lumière de Goethe

Lyrique L’Opéra de Lausanne donne à voir l’opéra de Mozart dans la mise en scène de Pet Halmen, disparu prématurément en 2012

Une fable maçonnique très bien servie par les chanteurs et le chef Diego Fasolis

Un manchot arctique dans La Flûte enchantée? Une bibliothèque en flammes? Pas grand-chose à voir, a priori, avec le chef-d’œuvre de Mozart, qui évoque l’initiation d’un couple sur fond de fable maçonnique. Et pourtant, la production de Pet Halmen, disparu prématurément en 2012, ressuscitée ces jours-ci par Eric Vigié à l’Opéra de Lausanne, convoque toute une symbolique autour du combat des ténèbres et de la lumière afin d’éprouver l’amour entre Tamino et Pamina.

Dans des décors qui peuvent désormais se déployer en toute liberté (le spectacle a été donné une première fois à la Salle Métropole en 2010, en raison des travaux à l’opéra), Sarastro s’impose en homme des Lumières qui guide les jeunes prétendants dans leur quête existentielle. Car ici, l’amour se décline avec un grand «A», exigeant une purification de l’âme pour apprendre à maîtriser son feu intérieur. Or, le feu est omniprésent dans le spectacle du metteur en scène d’origine roumaine. On y voit une bibliothèque en flammes, réplique en miniature de la Bibliothèque Anna-Amalia de Weimar et de sa célèbre salle Rococo, frappées d’un incendie en septembre 2004.

Pourquoi cette bibliothèque? Parce qu’elle symbolise l’arche de la connaissance, le temple du savoir, une grande collection de partitions y ayant brûlé, dont une première édition de L a Flûte enchantée et des croquis que Goethe avait dessinés en prévision d’une suite au Singspiel. Tout ceci, Pet Halmen nous l’explique dans ses notes d’intention. L’épreuve du feu et de l’eau, à la fin de l’opéra, fait écho à la première scène où l’on voit Tamino, en tenue de collégien, qui tente d’emporter des livres, tandis qu’à l’arrière-plan un modèle réduit de la Bibliothèque Anna-Amalia est dévoré par les flammes. Autrement dit, il tente métaphoriquement de sauver la culture.

Sarastro apparaît du reste sous les traits de Goethe, dans la scène finale en particulier, où la bibliothèque – comme rescapée du désastre – est emplie de livres sur des rayonnages soigneusement rangés. Coiffé d’une perruque XVIIIe siècle et drapé dans une toge blanche, il se tient dans une pose qui rappelle le tableau du grand poète allemand réalisé par le peintre Tischbein («Goethe dans la campagne romaine», 1787). A l’inverse, la Reine de la Nuit fait irruption telle une harpie, émergeant du fond d’un sarcophage de l’Egypte antique. Or, personne ne peut se mesurer au grand prêtre Sarastro, qui s’impose d’emblée avec une taille démesurée face au disciple Tamino; sa blancheur s’oppose à la noirceur de la Reine de la Nuit enferrée dans son orgueil.

Si le concept (ou «Konzept»!) de Pet Halmen n’est pas franchement limpide au début de l’opéra, il se précise au fur et à mesure des péripéties. On déplore du reste l’absence d’un «monstre-serpent» dans la première scène, ce qui amoindrit le merveilleux de l’opéra. Le froid (l’incendie de Weimar ayant eu lieu en plein hiver) est bien sûr une métaphore de la glaciation. Et l’on voit surgir Papageno, oiseleur pêchant du poisson sur une banquise. Une nuée d’oiseaux noirs est comme figée dans un ciel bleuté.

D’un point de vue visuel, plusieurs tableaux sont très réussis. La dialectique du noir et du blanc est symbolisée par la bibliothèque aux rayonnages calcinés quand apparaît la Reine de la Nuit et cette même bibliothèque éclatant de blancheur quand surgit Sarastro. L’alternance des deux mondes est un peu comme le combat qui se joue dans l’esprit de chaque protagoniste. Autant Tamino est prêt à aller au bout de son initiation, autant Papageno flanche à la première occasion, incapable de se taire lors de l’épreuve du silence ou de renoncer à ses plaisirs bassement terrestres. Les costumes, eux, oscillent entre l’inventif (Papageno), le kitsch et le laid, Tamino ressemblant à un étudiant du Tyrol…

Le ténor Shawn Mathey, du reste, peine à trouver ses marques sur le plateau. Par bonheur, la voix est belle, pleine d’ardeur juvénile, tendre aussi, alors qu’il n’en montre strictement rien dans son jeu. L’aigu est aisé (sauf à la fin de son premier air, où il semble un rien éprouvé). Catalina Bertucci, à l’inverse, est une comédienne née. Elle campe une Pamina dégourdie et insouciante. Et si son «Ach, Ich fühl’s» n’est pas aussi poignant qu’on le souhaiterait (du moins à la première, vendredi dernier), son timbre ductile et si mozartien l’emporte partout ailleurs.

Petite mais regorgeant d’énergie, Anna Siminska darde des aigus insolents en Reine de la Nuit; la conduite de la ligne est très sûre, en dépit de vocalises un peu savonnées à la fin de son premier air («O zittre nicht, mein lieber Sohn!»). La basse américaine Kenneth Kellog (en Sarastro) présente un grain de voix très particulier. Ce chanteur de couleur (grimé en blanc) en impose par sa forte stature, mais plus d’une fois ses graves manquent d’étoffe, et sa diction allemande laisse à désirer. Benoît Capt réussit un tour de force en conférant à la fois de l’humour et une vulnérabilité très touchante à l’oiseleur Papageno. Ce rôle, qu’il campait déjà en 2010, lui va à ravir. Sa diction (malgré un léger accent français) est très claire, et on le suit à chaque réplique.

Encore faut-il un maître d’œuvre dans la fosse pour faire vivre la magie mozartienne. Diego Fasolis imprime d’emblée un esprit théâtral à la fable. Dès l’«Ouverture», les accents sont drus dans les rangs de l’OCL. Cette Flûte enchantée ne vise pas l’épure, mais accompagne les personnages dans leur chair et leurs conflits intérieurs. On relève des décalages au fil de la soirée, mais les inflexions, parfois héritées du baroque, épousent la veine comique comme la dimension plus ésotérique du Singspiel. Du coup, le concept de Pet Halmen – un peu forcé aux entournures – en paraît moins cérébral, et même ironique dans son portrait d’un grand prêtre éclairé satisfait de son œuvre.

La Flûte enchantée à l’Opéra de Lausanne. Jusqu’au 14 juin. Complet. www.opera-lausanne.ch

Des partitions y ont brûlé, dont une première édition de «La Flûte enchantée» et des croquis de Goethe

Cette «Flûte enchantée» ne vise pas l’épure. Elle accompagne les personnages dans leurs conflits intérieurs