Lyrique

«La flûte enchantée» dans le souffle de Goethe

Pet Halmen met en scène l’opéra de Mozart à la Salle Métropole de Lausanne

Un temple de pensée pris au ravage des flammes. A la Salle Métropole de Lausanne, La flûte enchantée s’ouvre sur un incendie, celui qui ravageait la bibliothèque Anna-Amalia de Weimar en 2004. Le ciel s’obscurcit sous une colonne d’oiseaux noirs comme la fumée – ouvrages en cendre et pages de suie dont les lettres s’échappent du toit à tire-d’aile. La musique de Mozart, cieux improbable des livres disparus? Sur son rêve de banquise, l’oiseleur Papageno – un pingouin débonnaire – chasse le volatile littéraire, tandis que la Reine de la Nuit émerge de son sarcophage dans les tréfonds charbon de la bibliothèque calcinée. On y croise deux sbires d’Anubis en parade sous une pleine lune très ronde.

Œil de Ré, circonvolutions, pyramide et dieux d’Egypte: dans ce spectacle déjà donné à Salzbourg et Halle, le metteur en scène Pet Halmen (également costumier et décorateur) brasse joyeusement les symboles et ausculte le subconscient d’une bibliothèque endeuillée. Et pas n’importe laquelle: dans la célèbre Salle Rococo d’Anna-Amalia, la grande collection de partitions musicales succombait aux flammes de 2004. Parmi les cadavres, une première édition de La flûte enchantée ainsi que des croquis de Goethe destinés à une suite du singspiel de Mozart.

Le dispositif est ingénieux. En convoquant les grandes figures de la franc-maçonnerie et des Lumières – Mozart faisait partie de la loge très progressiste des Illuminati – Pet Halmen invente une mise en abîme doucement décalée autour de cette lutte entre les royaumes de la nuit et de la lumière. Chapeauté, drapé de blanc, mi-allongé à la manière du tableau de Tischbein, c’est bien sous les traits de Goethe lui-même que Sarastro apparaît triomphant, flanqué d’une garde dorée à têtes de lions, entre les rayonnages d’une scène finale aux archives ressuscitées.

Pompeux? Pet Halmen ne l’est jamais, parce qu’il sait glisser vers le second degré pour ne pas laisser le livret s’étouffer dans sa propre lourdeur. Une pointe de tendresse acide qui fait postillonner Sarastro/Goethe jusqu’à l’excès de prêche, face à l’assemblée de ses prêtres, ou qui habille la Reine de la Nuit d’une myriade de brillances façon Cléopâtre hollywoodienne.

La distribution, elle, n’a pas toujours le chic nécessaire pour défendre cet exercice équilibriste. Ni le Tamino en uniforme estudiantin du ténor Donát Havár (un timbre clair mais souvent affaissé), ni la Reine de la Nuit passable mais sans frisson d’Ana Durlovski ne parviennent à convaincre. Lenneke Ruiten incarne une Pamina correcte, tout comme Rúni Brattaberg en Sarastro. Mais la musique de Mozart décolle rarement, d’autant que le chef Theodor Guschlbauer cultive une convention sans éclat face à un Orchestre de chambre de Lausanne pourtant bien préparé.

Seul le Papageno arctique de Benoît Capt sort réellement son épingle du lot. Au-delà d’une prononciation allemande encore imparfaite, ce jeune chanteur romand offre à l’oiseleur fameusement hédoniste une dimension rêveuse et originale, loin des bouffonneries indigestes qu’on sert habituellement. Son pingouin gauche et naïf possède l’immense qualité de galvaniser l’attention et de susciter l’identification. En faisant de lui le personnage principal de cette Flûte enchantée, Pet Halmen évite soigneusement tout dogmatisme et replace les impératifs humains au centre de l’œuvre. Rendant ainsi à Mozart toute sa complexité et son empathie.

Publicité