Critique: Emmanuel Pahud avec l’ONL et Alain Altinoglu

Au Victoria Hall, une flûte supersonique

C’est un truisme: Emmanuel Pahud est étonnant. A quarante-cinq ans, il défie les lois naturelles du temps. Les années le voient rajeunir, lui qui a débuté si tôt, et toujours paru si adolescent. Le flûtiste semble trouver d’année en année une fraîcheur musicale toujours plus légère et vive. Comme si, sur lui, la vie ne pouvait passer qu’à l’envers, et creuser son sillon en relief.

Pourquoi donc cette sensation dès les premières notes du Concerto pour flûte d’Ibert, lancées devant l’Orchestre national de Lyon (ONL)?

Parce que chacune d’entre elles a l’air de naître dans son souffle sans fin. Il ne s’agit plus là d’interprétation. Mais de recréation. Et de récréation. Cette musique, souvent rendue avec gracilité, gagne avec lui une virilité et un raffinement parfaitement harmonisés. La palette de couleurs est sans limites. Le son, satiné et cru, tiède et velouté, se fond dans l’orchestre et le porte. L’amène à lui. L’art du déroulé mélodique, le talent de narrateur, le swing souple, la volatilité digitale et l’indépendance d’esprit éclairent la partition. Une recomposition en grand format. Qui vibre et vit dans l’élégance, sans maniérisme ni ostentation.

Pourtant c’est peu dire que la virtuosité impressionne. Mais ce qui en fait la supériorité, c’est qu’à aucun moment elle ne se fait remarquer. Libre comme l’air, la flûte moirée aux aigus supersoniques sait aussi aiguillonner et enjôler dans la Fantaisie Brillante sur Carmen d’après Bizet, de François Borne. Séducteur, évidemment. Mais jamais racoleur. Emmanuel Pahud, qui se déclare «heureux de revenir à la maison» avant d’entamer son bis, est aussi explorateur.

Lumineux et aérien

Il présente la dernière des 3 Pièces pour flûte du Lyonnais Pierre-Octave Ferroud, né avec le XXe siècle et décédé à 37 ans d’un accident de voiture. Asiatisante et très lyrique, cette Toan Yan composée en 1922 laisse une trace tenace en mémoire. Suave, lumineuse et aérienne. Comment revenir sur terre après cet envol? Avec Ravel et ses orchestrations magiques. Les ibériennes Alborada del gracioso, Rhapsodie espagnole et Boléro composent un ensemble qu’Alain Altinoglu défend avec plus de finesse que le monochrome Apprenti sorcier de Paul Dukas donné en ouverture. Le chef ne manque ni de savoir-faire, ni de volonté de rendre le meilleur. Très apprécié dans le domaine lyrique où il est reconnu pour mettre en valeur la voix et cimenter l’orchestre, il ne mène pas les ouvrages symphoniques sur des chemins très originaux.

Cohésion des cordes

Par passages, les sonorités s’irisent ou se densifient, les dynamiques s’enflent ou se brisent, les nuances se tendent ou s’effacent. L’Orchestre national de Lyon révèle des pupitres de vents de belle qualité. Et une bonne cohésion des cordes derrière une premier violon solo mal assurée. Mais l’éclat naturel des partitions ne se nimbe que parcimonieusement de mystère, et ne révèle de surprise que par bribes. Comme si le génie orchestral de Ravel se dérobait au chef. Car Alain Altinoglu, geste très généreux et expressif, emprunte vaillamment le chemin sans en infléchir beaucoup le sens.