Broute, broute, broute… Depuis le temps qu’elles broutaient, les brebis ont fini par tondre la montagne jusqu’à l’os. L’herbe dont on faisait les songes drolatiques ne repoussera plus: F’Murrr est décédé à l’âge de 72 ans. Ce grand maître de l’absurde est entré au journal Pilote en 1971 avec les Contes à rebours, une série délirante dans laquelle il détricotait les chaperons rouges et les pelages lupins.

C'est en 1973 qu’il lance l’œuvre de sa vie, Le génie des Alpages, 14 albums parus jusqu’en 2007. Sur des monts aux formes mouvantes où passent des nuages, le berger Athanase, si beau dans son pull rayé, veille avec son Chien laineux sur un troupeau de brebis adulant leur seigneur et maître, le bélier Romuald. Broutage et bavardage sont les deux mamelles de cette bande moutonnante. Le collectif ovin aime aussi lyncher les touristes.

Images à imprimer

Né Richard Peyzaret, à Paris, F’Murr ou F’Murrr, selon la direction du vent, ne tirait aucune vanité d’avoir créé un chef-d’œuvre de l’absurde. Minimisant son génie, il procédait à un éloge vibrant de la paresse: «Les trois quarts de l’énergie humaine servent à diminuer l’effort. C’est ainsi qu’on est sorti de la préhistoire. Les dessinateurs se donnent beaucoup de mal pour travailler moins.» Cultivant son brin de laine au creux de la main, F’Murrr se défendait d’être un artiste: «Je fais des images à imprimer. Autrefois, j’aurais peut-être été graveur. Heureusement, le dessin c’est moins fatigant.»

C’est la contradiction perpétuelle: on veut faire simple et on se retrouve à dessiner 50 000 brebis

Le chantre du moindre effort réalisait toutefois des prodiges graphiques. La simplicité de son trait, l’excellence de ses cadrages et de ses hachures forcent l’admiration. «C’est la contradiction perpétuelle: on veut faire simple et on se retrouve à dessiner 50 000 brebis.» Et de citer, admiratif, les Peanuts de Schulz. Ses grandes références restaient Hergé et Franquin. Chez le premier, qu’il a découvert dans sa prime enfance, il appréciait le sens de la construction: c’est le «maître qu’on copie pour apprendre». En revanche, il déconseillerait de copier Franquin, cette «espèce de monstre graphique».

Morse empaillé

Ce qui fait le charme inaltérable de F’Murrr, c’est avant tout la teneur en absurde de son humour. Ses brebis blablatent, pérorent, lancent des calembours, s’interrogent («La dialectique peut-elle casser des briques?») tandis qu’un souffle d’anarchie balaie les alpages. Cette logique folâtre le rapproche des maîtres anglais du nonsense bien davantage que de l’esprit cartésien dont s’enorgueillit la France. Même si «on peut bien rigoler avec Descartes», précisait-il.

F’Murrr a réalisé d’autres «éloges de la pentitude», tels Jehanne d’Arc, dans (A suivre), qui s’attache aux pas d’une joyeuse luronne, pas franchement pucelle et dotée d’un gosier en pente, traversant un Moyen Age farfelu où se croisent Gengis Khan, des mammouths et des ovnis. Ou le trop méconnu Tartine de clous, qui narre les aventures intrinsèquement zigomuchées d’une galopine squattant le jardin des Plantes qui a un morse empaillé pour meilleur pote.