Les responsables de la Fnac à Genève n'en reviennent pas vraiment. Le distributeur français de biens culturels, qui a ouvert sa première enseigne suisse à Genève en novembre dernier, pensait pouvoir s'immiscer dans le marché romand de la vente de billets de spectacles sans grandes difficultés. En France, la billetterie est l'une de leurs spécialités: ils sont numéro un dans le secteur avec environ 7 millions de billets vendus par an dans 350 points de vente et sur un site Internet. Mais voilà, les principales institutions culturelles de Suisse romande sont membres d'un réseau indigène de billetterie (à l'inverse de leurs pairs en Suisse alémanique) baptisé Billetel, et y tiennent. L'ironie veut que le réseau de billetterie de la Fnac en France s'appelle aussi… Billetel, sans qu'aucun lien ne réunisse les deux entités.

Créé en 1989 à l'instigation de la Ville de Lausanne, Billetel (700 000 billets vendus par an) réunit dix-huit salles de spectacles dans les cantons de Genève, Vaud et Neuchâtel, et onze autres points de vente (grands magasins, banques, bureaux de ville). Outre le service qui permet au spectateur d'acheter tous les spectacles à partir de n'importe quel point de vente, la coopérative vient enfin d'ouvrir une centrale de réservation par téléphone. Billetel est constitué de membres qui s'engagent à mettre tous leurs billets à disposition dans le réseau afin d'atteindre une masse garantissant un moindre coût. Le Théâtre de Vidy à Lausanne, tout comme le Grand Théâtre à Genève ou le Théâtre du Crochetan à Monthey, tous membres de Billetel, se refusent donc de vendre leurs places à d'autres intermédiaires.

Les théâtres Billetel, intéressés par la force promotionnelle de la Fnac, sont néanmoins entrés en pourparlers avec l'entreprise française. Au vu de l'impossibilité de trouver un accord, les discussions ont pris un tour crispé. La Fnac a refusé d'ouvrir un guichet Billetel dans son magasin (à cause du coût élevé de l'opération) et Billetel a décliné l'offre d'entrer dans le réseau Fnac. «Nos systèmes sont incompatibles pour le moment. La Fnac à Genève entend disposer de lots de billets mis à disposition par les salles. Or notre force est de mettre en réseau les théâtres. Les réservations se font en temps réel», explique Nathalie Fluri, présidente de Billetel, autrement dit le nombre de places disponibles est connu de minute en minute.

Ce blocage n'empêche pas la Fnac de conclure des contrats intéressants: le Paléo Festival, le Montreux Jazz Festival, le Salon du livre, le Salon de l'auto lui ont confié des billets. Pour Pierre Landau, responsable de la communication chez Fnac Suisse, les enjeux réels de la situation sont ailleurs: «Comment faire face aux grosses entreprises américaines de billetterie, qui vendent de façon industrielle des matchs de foot et de hockey, si nous ne nous soutenons pas mutuellement? Si l'on continue de la sorte, c'est le moins-disant culturel qui va gagner. Et pourquoi priver les théâtres de moyens supplémentaires pour vendre leurs billets et faire des salles pleines?»

Les grosses entreprises américaines de billetterie, dont Ticketmaster, leader mondial, ne jurent plus que par Internet et ont mis une croix sur les systèmes de réseau, type Billetel. Aux Etats-Unis, la plupart des salles et stades se voient proposer des logiciels de billetterie sur mesure. Le billet physique cède la place à des codes informatiques tapotés par le spectateur à l'entrée des salles (après avoir réglé par carte bancaire sur le Net). L'Europe est encore réfractaire au tout virtuel. D'ailleurs Ticketmaster s'est cassé les dents en France en 1999. Mais il existe des manières plus douces de prendre pied par le biais de centres de réservations par téléphone qui humanisent les sites Internet. Et la Suisse, pays de très gros consommateurs de spectacles, est un marché qui attise les convoitises. «Lors du dernier Congrès européen de la billetterie, qui s'est tenu à Barcelone au printemps dernier, j'ai constaté que les représentants des grandes entreprises mondiales étaient fuyants avec les Suisses. Un signe qui ne trompe pas: des coups se fomentent pour tout bientôt», diagnostique André Young, responsable Billetel à la Ville de Genève.