Entre les deux, son cœur balance. A Londres, près de la gare Saint-Pancras, Ian McEwan habite une grosse bâtisse victorienne, comme celle qui sert de décor à Samedi. Mais ce francophile amateur de randonnées possède également un refuge plus discret, une modeste maison nichée au cœur du Languedoc, le pays des vignobles. Pas étonnant qu’on boive tant, sans la moindre modération, dans son nouveau roman. Des Sauvignon aux arômes de groseille, des Pouilly-Fumé, des Sancerre de la maison Jean-Max Roger, des Vosne-Romanée du domaine Jean Grivot et pas mal de «Pomerol musclés».

Mais parce que nous sommes chez un romancier particulièrement féroce, le plus diabolique des lettres britanniques, on peut compter sur lui pour que ces divins nectars soient accompagnés de breuvages nettement plus toxiques, comme dans les contes cruels d’Edgar Poe ou d’Ann Radcliffe.

A l’écoute

Dans une coquille de noix n’a donc rien d’un innocent traité d’œnologie. C’est un huis clos. Le plus étrange des huis clos, doublé d’un tour de force romanesque: nous sommes en effet à l’intérieur d’un ventre maternel et c’est un fœtus qui nous parle! Bien à l’abri des turpitudes de ce monde, il va se livrer à un long monologue dont nous serons les confidents d’abord amusés, puis de plus en plus effarouchés.

«Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué», lance ce minuscule narrateur qui, s’il ne voit rien dans les ténèbres de sa résidence utérine, est pourtant capable d’écouter. L’oreille collée contre la paroi abdominale, il perçoit des ondes, entend tout ce qu’entend sa mère, tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle murmure, et il «prend mentalement des notes».

J’imagine les fardeaux qui pèsent sur elle: le méchant qu’elle a pris pour amant, le saint qu’elle va abandonner, le forfait qu’elle s’est engagée à commettre.

D’abord, il y a le monde qui se détraque. Quand sa mère branche les écouteurs de sa tablette pour podcaster les infos, il découvre en tremblant les désastres dont il va hériter. En Europe, le bacille de l’antisémitisme couve, les nationalismes s’embrasent et les inégalités s’accroissent pendant que les multinationales échappent à l’impôt. En Chine, on se prépare à la guerre. Dans les pays musulmans, le puritanisme et la misère sexuelle triomphent. En Afrique, des enfants meurent par milliers chaque semaine. Les océans? Des dépotoirs. «Angoissé, je tripote mon cordon. Il me sert de chapelet», ironise notre fœtus, qui se requinque le moral et se met à gigoter lorsqu’il a le bonheur de partager l’ivresse de sa mère, très portée sur la bouteille.

Un balourd

Cette mère, c’est Trudy. Une beauté blonde, sexy, passablement immature, avec «une pluie d’or de boucles folles lui tombant sur les épaules». Elle vient de plaquer brutalement son époux, John, un poète délicat, follement amoureux, qui lui récitait des vers – autre enchantement pour le narrateur, qui n’en perdait pas une miette. Et pendant que John sombre dans le chagrin, son futur fils va peu à peu percevoir de drôles de choses. Surtout lorsque Trudy chuchote sur l’oreiller…

Il devine alors qu’elle n’est pas seule. Et il découvre qu’elle a un amant, le pire des amants: le frère cadet de John, Claude, «une créature lubrique et satanique», un balourd, un plouc, un parvenu avec lequel Trudy échange des «confidences funestes». Ce qu’ils fomentent? Un complot monstrueux: pour une sombre affaire d’héritage, ils veulent se débarrasser de John. En l’empoisonnant. Un crime passionnel doublé d’un fratricide, dont nous suivrons la sinistre mise en scène, au fil des jours.

Ian Macabre

C’est un thriller in utero qu’invente alors McEwan. Trudy et Claude parviendront-ils à commettre leur forfait? Resteront-ils impunis? «Je fais maintenant partie de l’intrigue et je m’inquiète pour son dénouement», se lamente l’invisible narrateur. Qui se sent complice, malgré lui, de ce projet diabolique. Qui a peur d’être mis en nourrice ou d’atterrir en prison, si sa mère est démasquée. Et qui se met à la haïr, accroché à ses artères. «Quelle injustice de souffrir ainsi, avant même d’être mis au monde», poursuit celui qui pense alors à se suicider, son cordon ombilical «trois fois entouré autour du cou».

Ce n’est pas pour rien que, dans son pays, McEwan est surnommé «Ian Macabre», lui qui ne cesse de dépeindre des univers sordides, avec vue imprenable sur nos enfers. Et comme il est un lecteur assidu de Shakespeare, il lui fait un beau clin d’œil dans ce roman qui revisite Hamlet et ses légendaires noirceurs. Avec Claude dans le rôle de Claudius, Trudy dans celui de Gertrude. Et, dans celui d’Hamlet, ce malheureux «bébé taupe» hanté par une question qui restera en suspens jusqu’aux dernières lignes: naître ou ne pas naître?

Château gonflable

Quant à la forteresse d’Elseneur, elle prend des dimensions nettement plus réduites: le ventre d’une mère parjure transformé en «château gonflable». Et s’il y a quelque chose de pourri à l’horizon de ces pages, ce n’est plus sur les landes du vieux Royaume d’Angleterre mais sur la planète tout entière, dont McEwan décrit les multiples dérives.

Il y ajoute un humour aussi noir que les vins du Languedoc, seuls remèdes à la morosité d’une époque où les agents immobiliers ont chassé les poètes. Et l’auteur d’Expiation finit par comparer son stupéfiant héros aux artistes qui, explique-t-il, ne s’épanouissent que «dans des espaces confinés». Avec ce commentaire: «Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu’un point minuscule dans l’univers des possibles?»


Ian McEwan, «Dans une coque de noix», trad. de l’anglais par France Camus-Pichon, Gallimard, 215 p.