Une sculpture découpée dans une surface représentant une tête renversée, la bouche ouverte dans un cri muet, les bras levés. Cette œuvre de l'Américain Tony Just, 41 ans, est exposée sur le stand d'une galerie parisienne (Maisonneuve) dans le bâtiment provisoire installé par la Foire internationale d'art contemporain (Fiac) au milieu d'un des espaces les plus prestigieux de Paris, la Cour carrée du Louvre. Elle symbolise à elle seule le renouveau et la réussite, du moins sur le plan artistique, de cette 35e édition divisée en trois parties: au Louvre, sous la verrière imposante du Grand Palais, et entre les deux, dans le jardin des Tuileries où 17 sculptures et installations de grande taille sont exposées en plein air.

Avec 189 galeries d'art moderne, d'art contemporain et de design (113 au Grand Palais, 76 dans la Cour carrée) la Fiac a trouvé sa vitesse de croisière. Après avoir longtemps hésité entre le bon goût français et le style mondialisé, elle a désormais fait son choix puisque la majorité des exposants (117) vient de l'étranger, avec une bonne cohorte de galeries américaines, attirées en Europe (beaucoup étaient la semaine dernière à Londres pour Frieze) par la santé supposée du marché et de l'euro. Car, tout est fragile par les temps qui courent, et quelques nuages passent maintenant dans un ciel jusque-là resplendissant (lire ci-dessous).

Bien qu'elle date de 2007, la sculpture de Tony Just tombe à pic au moment où le Grand Palais accueille, dans une autre partie du bâtiment, une méga-exposition consacrée à Picasso et les Maîtres, car on y reconnaît immédiatement l'un des personnages de Guernica foudroyée par les bombes. Le «génie du XXe siècle» parle donc encore aux artistes du XXIe. A la Fiac, pourtant, Picasso ne règne plus comme auparavant, pas plus que les classiques-modernes de la première moitié du siècle dernier ou que les célébrités de l'après-guerre et des années 1960-70 comme Andy Warhol et d'autres, dont il fallait impérativement proposer quelques exemplaires pour prétendre figurer au palmarès des foires d'art. On ne trouvera à la Fiac 2008 que quelques rares dessins de Picasso; et les vedettes du moderne-classique n'occupent plus qu'une place congrue, ainsi des Nolde (exposition parisienne oblige), d'autres expressionnistes, des Schwitters. Une exposition personnelle d'Henri Atlan, né en 1931, qui fait un peu vieillot dans un contexte où la majorité des œuvres appartiennent aux toutes dernières décennies (que cet excellent peintre nous pardonne). Et un grand dessin de Christo représentant le Pont-Neuf emballé qui fait presque décalé.

Signe que la Fiac a trouvé sa place sur le marché, elle couve des petits qui montrent sa vivacité. Pas de In sans Off et sans marché des galeries nationales ou régionales. Nous en citerons deux qui valent le détour: Show Off à quelques pas du Grand Palais, et Slick dans le tout nouveau centre d'art parisien, le 104, un bâtiment spectaculaire qui accueillait auparavant le Service municipal des Pompes funèbres (lire ci-dessous).

La Fiac a choisi son créneau. C'est sa première réussite. Cela lui permet d'éliminer les œuvres qui polluaient certaines éditions précédentes, toiles ou dessins de deuxième choix portant un nom d'artiste qui fait exploser les records des ventes aux enchères. Moins de noms célèbres pour le grand public. Plus d'artistes dits émergents, connus surtout des spécialistes. Donc plus de découvertes pour les visiteurs. Par exemple Pierre Bismuth et ses tirages photographiques où le mouvement de la main de Marlene Dietrich dans l'un de ses films trace un dessin qui se superpose à son visage (galerie Cosmic); ou cette galerie indienne (Chemould Prescott Road) qui expose des peintres merveilleux.

La seconde réussite de la Fiac 2008 est de parvenir à fidéliser ou à attirer certains des poids lourds du marché de l'art contemporain comme White Cube de Londres qui présente les travaux aussi iconoclastes que facétieux des frères Chapman; Luhring Augustine de New York avec des dessins agrandis de Christopher Wool, ou les Zurichois Hauser & Wirth et toute leur troupe où le Suisse Christoph Büchel tient la vedette avec une voiture explosée, et Joan Mitchell étonne (dans cette galerie vouée à l'hyper-contemporain) avec une de ses peintures colorées dans la descendance de Monet.

Si la Fiac réussit ainsi, c'est sans doute parce qu'elle ne se déguise plus en manifestation purement culturelle et applique les recettes qui ont fait le succès de la concurrence: une offre lisible, un public soigneusement hiérarchisé où les collectionneurs, les acheteurs potentiels et les intermédiaires divers et variés sont traités avec soin: prévernissage en comité restreint, entrée particulière, restaurants séparés, fêtes privées et voitures avec chauffeur. Ceci suffira-t-il a conjurer la crise? Voilà qui est une autre histoire.

Fiac de Paris, Grand Palais, ouvert de 12 à 20 h. Cour carrée du Louvre, de 13 à 21 h. Jusqu'au 26 octobre.