Philippe Forest. Tous les enfants sauf un. Gallimard, 180 p.

Après L'Enfant éternel, Toute La Nuit et Sarinagara, trois romans dédiés à sa petite fille Pauline, morte d'un cancer à l'âge de 3 ans, Philippe Forest revient à nouveau sur cet événement, cette fois par le biais de l'essai: pour faire entendre ce que, dans le monde d'aujourd'hui, peuvent signifier la maladie et la mort d'un enfant. Depuis ce 25 avril 1996, dix ans ont passé mais tout ce temps l'a laissé inchangé, constate-t-il, à commencer par «l'extraordinaire immobilité du chagrin et l'effarement inaltéré devant la vérité». C'est de son expérience particulière, sans convoquer l'appareil de l'érudition ni revendiquer l'originalité, qu'il entend témoigner en parlant du tabou de la mort.

Aux insoucieux vivants, si peu désireux de lire ces choses mille fois dites, Forest redit le ghetto (mais aussi l'asile) de l'hôpital, le spectacle de la souffrance, la solitude des patients, le corps transformé en machine, tout ce qu'il nomme la mélancolie hospitalière. S'agissant du cancer, Forest rejoint Susan Sontag dans sa conviction que la maladie est «une entité dépourvue de sens», ce qui la rend bien plus terrible qu'une malédiction. Et plus scandaleusement injuste chez un enfant, réputé innocent. Mais il s'élève contre la sanctification de l'enfant malade, qui lui semble un déni de l'histoire propre de chacun.

Avant d'aborder «le deuil et ses travaux forcés», Forest confie que lui et sa femme, athées, ont cependant fait venir un prêtre auprès de Pauline pour la baptiser, car «c'est à cela que sert la religion»: à se convaincre que la mort ne reste pas tout à fait une question sans réponse. Et le prêtre qui les a accompagnés au funérarium a su comprendre que la seule parole qu'ils pouvaient entendre était ce passage de la Bible où Rachel, qui a perdu ses enfants, refuse d'être consolée. Forest ne veut pas de réconfort, le deuil est pour lui une folie qu'il ne faut pas contrarier. Seul le mot d'ordre de Kierkegaard, «Désespère!», lui paraît audible.

S'il s'est mis à l'écart du monde pendant six mois, s'il n'est pas certain d'être tout à fait revenu à la vie normale, si sa femme et lui n'ont pas eu d'autre enfant, s'il refuse l'idéologie ambiante du «savoir rebondir», si ses livres sur Pauline ne lui ont offert aucun salut, c'est qu'il veut «conserver vive la vérité d'avoir aimé» un être unique. «Aucun individu n'en remplace jamais aucun autre», c'est la conclusion de cet essai dont le titre, repris de la première phrase du roman Peter Pan, de James Barrie («Tous les enfants, sauf un, grandissent»), est gravé sur la tombe de Pauline.