Dans son dernier album, Le Ciel lui tombe sur la tête, Astérix affronte les infâmes et belliqueux Nagma, allusion transparente aux mangas. Avec ce bien médiocre album, Albert Uderzo ne fait pas honneur à la bande dessinée franco-belge, en véhiculant les poncifs les plus éculés sur le manga, autrement dit la bande dessinée japonaise, qui ne le mérite de loin pas.

Certes, le manga véhicule son lot de productions médiocres, et même exécrables, mais sans doute pas dans des proportions bien différentes de la bande dessinée franco-belge, comme de toute activité créatrice, cinéma et littérature compris. Mais les œuvres de manga ont aussi su, souvent avant l'Europe, être innovantes, audacieuses, personnelles, bouleversantes, et s'élever au rang de chefs-d'œuvre.

Mais les préjugés perdurent, et leur origine remonte à l'irruption désordonnée du manga en Europe dans les années 1980, par le biais d'adaptations en séries animées de télévision jetées en vrac aux plus jeunes téléspectateurs sans discernement, dénaturées, sans réaliser que certaines ne leur étaient absolument pas destinées. De quoi s'affoler. Ce n'est que récemment que les clichés ont commencé à s'estomper, au fur et à mesure que l'Occident découvrait par des traductions plus judicieuses le patrimoine et les richesses de cette terra incognita immense. Ce week-end, le premier Japan Manga Festival qui se tient dans le cadre du Salon du livre de Genève est une occasion de partir à la découverte: même si le manga papier n'est pas l'accent majeur de cette manifestation, des libraires spécialisés sont sur place, ainsi que les éditions genevoises Paquet et Netho.

A noter au passage qu'au XIXe siècle déjà, lorsque l'Europe découvre les estampes et s'émerveille, et rénove le regard des peintres, un journal parisien titre en 1868 sur «La mode des japoniaiseries», comme le relève Fabien Tillon dans un excellent ouvrage (voir page 43): c'est exactement le mot utilisé un siècle plus tard contre les mangas.

Le terme de manga est composé de deux idéogrammes (voir ci-dessus) signifiant «images dérisoires». On peut aussi les traduire par «images irresponsables», note le spécialiste anglais Paul Gravett, ce qui n'a pas manqué de ravir les détracteurs du genre outre-Manche. Julien Bastide, lui, un excellent connaisseur qui a présenté en mars une conférence sur le manga dans le cadre d'un cycle passionnant sur la bande dessinée qui vient de se tenir à l'Université de Genève, donne les traductions littérales de «dessin au trait libre» ou «esquisse au gré de la fantaisie». Quoi qu'il en soit, au Japon, l'expression englobe toute la bande dessinée, y compris l'occidentale.

Le premier à utiliser ce terme en 1814, pour désigner ses recueils de caricatures satiriques, a été le grand peintre Katsushika Hokusai, l'auteur de La Vague, la célèbre estampe tirée de la série de ses Trente-six vues du Mont Fuji. Pas de doute, il y a une séquence d'images, et le trait, le détourage noir fait penser à la bande dessinée. Mais ce n'en est pas, et il n'y a pas d'intention de narration.

La bande dessinée apparaîtra plus tard, fusion d'une civilisation de l'image beaucoup plus présente au Japon qu'en Occident (c'est lié, dit-on, aux idéogrammes, qu'on dessine autant qu'on écrit) et d'influences de la caricature anglo-saxonne au tournant du XIXe siècle. Et elle explosera après la Seconde Guerre mondiale, sous l'impulsion d'un monument, du «dieu du manga», Osamu Tezuka, un Hergé à la puissance dix: il laissera à sa mort en 1989 plus de 500 livres, 150000 pages de manga, 88 dessins animés et séries TV! C'est lui qui marque durablement le style japonais, avec notamment ces grands yeux qu'il a empruntés à... Walt Disney et Bambi, dont il était passionné.

Au-delà des chiffres ahurissants (voir ci-dessus), la créativité du manga est sans limites, et aborde tous les thèmes imaginables, en ciblant ses lecteurs avec précision (voir encadré). Ceux-ci sont consultés en permanence, et orientent les séries publiées en feuilleton dans d'épais magazines de centaines de pages, voire les condamnent en cas d'insuccès. A l'inverse, une série qui marche bien peut s'étendre sur des milliers de pages, au rythme effréné d'épisodes de vingt pages par semaine (d'où un travail en studio des dessinateurs, ou magakas, et un dessin rapide, en noir et blanc), qui doivent entretenir le suspense et l'action: la narration prime, et c'est un élément majeur de la séduction tant au Japon, où tout le monde lit des mangas, qu'en Europe.

C'est par la Suisse que les premiers mangas débarquent, en 1979, avec Le Cri qui tue, un magazine manga lancé par l'expatrié Atoss Takemoto (Atoss pour le mousquetaire Athos) et l'éditeur Rolf Kesselring. Mais ils ont vu juste trop tôt, c'est l'échec, et il faut attendre plus de dix ans pour que Jacques Glénat lanceAkira, puis Dragon Ball, en profitant de la vague TV, avec le succès et la descendance que l'on connaît.

Japan Manga Festival, Palexpo,

Centre de congrès. Jusqu'au dimanche 6 mai.