Scènes

La folle introspection d’un surdoué de l’image

Marc Hollogne est passionné par le dialogue entre personnages réels et virtuels. Au Théâtre de Carouge, il livre son bilan existentiel et ce moi démultiplié sur écran est confondant

Marc Hollogne est confondant. Confondant d’aisance quand il s’agit de faire dialoguer cinéma et théâtre. L’artiste belge règle si bien ses conversations en live avec ses personnages filmés qu’on oublie qu’ils ne sont pas présents pour de vrai. Et confondant aussi de candeur. Il en faut pour s’auto-analyser ainsi pendant deux heures! Car, oui, dans «Marciel et le bonheur oblique de la conférence intérieure», à voir ces jours au Théâtre de Carouge (avant le Th. 2.21, à Lausanne, en mai), Marc Hollogne livre une autocritique de ses bons et mauvais côtés en convoquant ses avatars diabolique et angélique sur écran. Et, comme si ce n’était pas suffisant, le drôle origine cette quête dans un épisode clé de son existence mouvementée: sa participation, à 20 ans, à «La Course autour du monde», ce jeu télévisé de reportages lointains qui a fait fureur dans les années 70, 80 et dont il donne de larges extraits. Indigeste? Charmant? Un peu des deux. Mais l’homme est si fantasque et si doué qu’on lui pardonne ses excès.

Il a de grands yeux bleus qu’il souligne de noir. Des boucles d’ado éternel. Un physique élancé, une voix ample et une belle gestuelle. Marc Hollogne a été reporter, chanteur, documentariste. Il est aujourd’hui auteur, comédien, réalisateur et metteur en scène. Une petite idée de son talent? A 18 ans, il comptait déjà un répertoire de 65 chansons et avait remporté les premiers prix de trois concours. Près de quarante ans plus tard, l’homme a beaucoup gagné, beaucoup perdu et dresse son bilan devant témoin.

Combat avec son double satanique

Au Théâtre de Carouge, on le retrouve dans la grange tapissée de bottes de foin qui servait déjà de décor à «Marciel et l’huissier saisissant», vu au Th 2.21, en juillet dernier. Assis face à son ordinateur, Marciel écrit un film libertin, mode XVIIIe siècle, dont on suit les dialogues poudrés par images simultanées. L’affaire va bon train, rend justice au sexe dit faible: «Les femmes ouvrent la lumière, raison pour laquelle les hommes les rabaissent», jusqu’à ce que l’auteur sèche sur une phrase et s’égare sur Internet. A partir de là, télescopages du présent et du passé, surgissements de souvenirs privés, retours de refoulé et questionnements intenses sur le sens de l’existence composent une fresque allumée. En gros, l’artiste réalise qu’il a perdu un bout de son âme lors de «La Course autour du monde» avec cette injonction de reportages hebdomadaires, donc hâtifs et risqués. «La course m’a déchiré le monde», résume Marciel après être «entré» dans sa pellicule et avoir livré un combat musclé avec son double satanique.

Jean-Charles Simon en père en colère

Entretemps, on apprend que Suzanna, l’amour de sa vie, l’a quitté, épuisée d’attendre une attention qu’il ne pourra jamais donner. C’est Carine Barbey qui joue cette amoureuse déçue sur grand écran. Et, surprise, c’est Jean-Charles Simon qui incarne son père. Tous deux libèrent une spectaculaire colère. Sur le même mode filmé, Vincent Bonillo compose un tenancier de bistrot, Michel Zendali joue son propre rôle d’animateur télé, Michel Sauser se glisse dans la peau d’un curé gagné par le péché et, sommet, Valentin Rossier interprète Schubert à l’article de la mort… On se régale. Et on reconnaît à Marc Hollogne une vraie originalité. Cette manière de projeter sur écran son imaginaire affolé et de ne rien retrancher. L’homme est à l’image de l’époque, agité, éloquent repentant. Le public le suit dans ses délires avec plaisir. Cette adhésion le rend encore plus attachant.


Marciel et le bonheur oblique de la conférence intérieure, jusqu’au 20 janvier, Théâtre de Carouge, 022 343 43 43, www.tcag.ch

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