Cette image, on l’aime assez pour l’avoir élue entre toutes, dans l’océan de nos photos numériques. On l’a choisie parce qu’elle raconte un petit quelque chose de soi. Mais au fil du temps, elle se laisse recouvrir d’une constellation de documents et de dossiers épars. La journée, on l’aperçoit seulement entre deux fenêtres. Quand on la voit, c’est sans la regarder. Puis vient l’usure de l’œil, et l’on décide de s’en débarrasser. Cette image, c’est un fond d’écran.

Sa seule fonction est intermédiaire. Elle occupe cet espace vide entre travail et loisir, entre le démarrage de la machine et sa mise en veille, entre le privé et le public, elle s’affiche pour soi, mais aussi pour les autres. Qui n’a jamais jugé un collègue après avoir vu son fond d’écran? Cette image, après tout, c’est celle que l’on montre aux autres quand on leur tourne le dos.

S’approprier la machine

«Le fond d’écran est le premier espace de personnalisation du système d’exploitation. C’est la première intervention personnelle que l’on fait sur la machine, explique Vincent Jacquier, responsable de la section Communication visuelle de l’ECAL, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Mais la démarche se traduit différemment selon les personnes, et selon l’utilisation qu’elles font de l’ordinateur, pour le travail ou pour les loisirs.»

Ainsi, le graphiste ou le photographe travaillera sur un fond d’écran le plus neutre possible, généralement gris, pour ne pas parasiter sa vision. En revanche, l’adolescent en quête d’affirmation de soi choisira une photo criarde de son idole du moment, tandis que l’étudiant utilisera peut-être une image à valeur de référence, comme une cible à atteindre dans sa progression. Le travailleur du secteur tertiaire en mal de congés payés affichera volontiers ses photos de vacances, et le poète-philosophe optera pour une citation en grec ancien. Caricatural? Peut-être. Mais c’est empirique.

«Je suppose qu’il y a aussi des gens qui se sentent obligés de mettre quelque chose sans que cela obéisse à une nécessité pour eux, estime Sylvain Maresca, professeur à l’Université de Nantes et auteur du blog «La vie sociale des images». L’évolution des outils informatiques crée des besoins qui n’existaient pas avant. Personnaliser son fond d’écran, c’est presque devenu un passage obligé, un usage, une pression sociale induite par l’outil lui-même.»

La colline ou la galaxie

Face à ces nouveaux us, les plus affranchis se reconnaîtront peut-être à leur fond d’écran monochrome. Même si derrière cette indifférence de surface, il y a bien eu un premier effort: celui de modifier le fond d’écran par défaut qu’affiche toute machine fraîchement sortie du carton. Selon la marque de l’engin, il s’agira d’une colline verdoyante sous un ciel atrocement bleu (Windows), ou d’un panorama galactique aux reflets mauves artificiels (Mac).

Chacune à leur manière, les deux marques proposent, en tant que premier pas vers la personnalisation, une bibliothèque de fonds d’écran aux couleurs saturées, qui évoquent un monde rêvé où la nature est formidable, où les îles sont forcément caraïbes, où tout est doux, courbe et fluide. Mais ces images sont toujours ampoulées. Comme le sont aussi ­celles que proposent les sites ­spécialisés dans le téléchargement de fonds d’écran. «Les gens vont y chercher du fantasme, avec un genre d’images qu’ils ne peuvent pas produire eux-mêmes. Comme des voitures avec des flammes par exemple», selon Vincent Jacquier.

Comme un bureau physique

«Souvent, les fonds d’écran sont des visuels très forts, explique ­Mathieu Bernard-Reymond, professeur de photographie à l’Ecole supérieure d’arts appliqués de ­Vevey. Images préformatées ou photos de vacances, elles servent à s’échapper de l’espace de travail. Elles fonctionnent comme des «shots» visuels, pas forcément de très bon goût. Tout y est exagéré, ce qui rend leur fonction de rêve immédiatement accessible.»

Mais personnaliser son espace de travail pour mieux s’en échapper ne date pas de l’ère informatique. «Dans un ordinateur, tout est conçu en analogie au monde physique, poursuit Mathieu Bernard-Reymond. Le fond d’écran est comme la carte postale ou le poster au mur de son bureau. Certains y mettent des photos de famille, d’autres l’équivalent du calendrier Pirelli.»

«Je remarque aussi, dit Sylvain Maresca, que certaines personnes s’approprient moins facilement leur ordinateur que leur bureau physique. C’est encore le cas, par exemple, de ceux qui travaillent sur des machines en réseau, dans une structure très hiérarchisée. Dans un ordinateur professionnel, les gens se sentent comme des locataires de passage et n’osent pas y mettre des choses trop intimes. Alors même que leurs bureaux physiques sont des espaces très personnalisés, avec plein des photos de famille.»

Un destin jetable

Mais à la différence des images que l’on encadre pour marquer leur statut à part, le destin des fonds d’écran est plus paradoxal. Généralement choisie avec soin, investie d’une part de soi et d’une part de rêve, cette image-là n’en reste pas moins jetable. Et c’est la lassitude de l’œil qui déclenche l’envie de changement.

«C’est valable pour n’importe quelle image: plus on l’a sous les yeux, plus il faut qu’elle soit chargée d’autre chose que de sa seule plasticité pour qu’on ait envie de la conserver, selon Mathieu Bernard-Reymond. Au mur aussi, le visuel se fatigue. Mais si l’on garde le tableau, c’est parce qu’au fil du temps, il s’est chargé d’affectif ou de symbolique. Et parce qu’en changer coûte cher. Ce qui n’est pas le cas pour le fond d’écran.»

Moins risqué que pour un tableau dans son salon, le choix du fond d’écran n’est, en définitive, jamais anodin. D’aucuns dénonceront une coquetterie de plus dans le monde du «tout personnalisable». N’empêche, tout le monde s’y adonne peu ou prou. Il suffit de regarder autour de soi: qui travaille encore sur un écran affichant une galaxie mauve ou une colline verdoyante?