Arrêtons-nous un instant. Ne nous précipitons pas, ne pressons pas nos pas avides, même si c’est d’art, de connaissance et de culture dont nous avons soif. Marquons une halte avant d’entrer dans l’espace des expositions temporaires de la Fondation Baur et, une fois à l’intérieur, prenons le temps de contempler et d’accueillir. Le lieu n’est pas excessivement vaste, il n’y a là ni dédale de salles à parcourir, ni accumulation inutile d’œuvres. Nul besoin de se hâter pour «tout voir» dans le temps que nous avons réservé à notre visite.

Portrait: Pierre Soulages, peintre cistercien

L’exposition Eloge de la lumière, consacrée conjointement à un artiste japonais d’exception, Tanabe Chikuunsai IV, issu d’une lignée prestigieuse de vanniers et héritier d’une technique ancestrale, et à Pierre Soulages, maître des «noirs lumière», entre étroitement en résonance avec les collections abritées par le Musée des arts d’Extrême-Orient. Celles-ci sont elles-mêmes marquées, comme le souligne la directrice Laure Schwartz-Arenales, par une longue tradition d’œuvres en clair-obscur. L’éclat scintillant de l’ombre émane aussi bien des revêtements irisés des bols tenmoku en grès de l’époque Song que, plusieurs siècles après, de maints objets laqués, fourreaux de sabres, boîtes à thé ou écritoires, dont les surfaces noires et lisses souvent incrustées de nacre, de fils d’or ou d’émaux, captent et reflètent la lumière qui vient les révéler.

Perpétuelles variations de l’ombre et de la lumière

Que partagent Pierre Soulages et Tanabe Chikuunsai IV? Sans chercher à démontrer une influence du Japon sur Soulages ou de ce dernier sur l’artiste vannier, l’exposition met en valeur leurs affinités subtiles et nombreuses. Cette rencontre agit comme un révélateur. Ainsi magnifiquement mis en présence, l’un et l’autre s’éclairent mutuellement, dans leurs recherches respectives, qui exaltent l’ombre et la lumière dans leurs perpétuelles variations.

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Il faut cependant rappeler les liens intimes de Soulages avec le Japon, où son aura est immense. L’artiste s’y rend pour la première fois en 1958, en compagnie de son ami le peintre Zao Wou-Ki. Soulages s’est promené dans Kyoto, il a rencontré des calligraphes, il a rencontré de grands maîtres japonais. Un superbe vase en porcelaine de Sèvres, prêt de la Fondation Gandur pour l’art, témoigne de son intérêt pour l’art nippon. L’intérieur tapissé d’or fin est visible grâce à un oculus qui rappelle le disque rouge, symbole du Soleil levant sur le drapeau japonais. Mais les correspondances entre le peintre aveyronnais et Tanabe Chikuunsai IV sont plus fines.

Le chant des feuilles qui bruissent

L’art de Soulages comme celui de Chikuunsai évoquent un surgissement, une percée. Celle de l’arbre dont la silhouette se découpe dans l’air – cette «écriture des branches dans l’espace», observée par Soulages dès 1961 –, celle du pinceau traçant son chemin, ligne de l’encre dessinée sur la feuille, celle du rayon lumineux surgi par transparence des interstices d’une peinture obscure, superposant les noirs, celle enfin du mince végétal décrivant la forme déliée d’un ouvrage de vannerie, ou de son ombre portée sur un mur immaculé.

La tige de bambou fend l’air, pour reprendre le titre d’une exposition phare du Quai Branly dédiée à l’art de la vannerie japonaise, tout comme s’élève, vers le ciel, le chant des feuilles qui bruissent dans la bambouseraie. Accompagnée de musique, l’exposition développe un voyage synesthésique autour de la lumière et de l’ombre, du clair et de l’obscur, du silence et du son, du vide et du plein, de l’absence et de la présence, du matériel et de l’immatériel.

Aller vers un monde spirituel

Les œuvres de Tanabe Chikuunsai sont habitées d’une présence particulière. Elles portent, dans la beauté pure de leurs nœuds et de leurs tiges élancées, dans la perfection lustrée du bambou longuement travaillé, dans les reflets subtils de la laque délicatement apposée, la trace d’un esprit méditatif, la trace de mains qui en silence et guidées par un souffle intérieur ont transformé la matière. «Je suis dans un état méditatif, totalement absorbé dans mon processus créatif, écrit Tanabe Chikuunsai. Je sens que je peux passer de notre monde à un monde spirituel, un lieu où le bambou et mon cœur ne font qu’un.»

Ses mains, avec une concentration tranquille et une dextérité prodigieuse, façonnent un ouvrage qui, depuis la taille en forêt jusqu’au tressage dans l’atelier, honore la nature avec un respect infini, avec une pieuse vénération. Empreintes de l’inspiration ancestrale et lente qui a gouverné à leur accomplissement, ces œuvres sont reliées et elles nous relient: à une source calme et profonde de beauté, qui traverse le temps. «Je tresse le bambou de façon à exprimer les connexions infinies de ce monde.»

Algorithmes mathématiques

Au-delà de l’artisanat, et au-delà de l’entremêlement parfaitement maîtrisé de bandes de bambou, la vannerie est un art du lien, du mariage – de l’être humain à la nature et à la spiritualité, du fini à l’infini, mais aussi du passé au présent et à l’avenir. Héritier du savoir-faire de ses ancêtres, Tanabe Chikuunsai IV est également ancré dans le monde d’aujourd’hui et tendu vers les technologies digitales de demain. Pour certaines œuvres, l’artiste travaille en effet de concert avec l’architecte et designer Sawako Kaijima qui crée à l’aide d’algorithmes mathématiques des formes intriquées qui, reproduites en 3D, sont ensuite réalisées en bambou.

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On peut lire ici comme une tentative de se rapprocher des lois fondamentales qui régissent l’univers. Il y a en effet chez Chikuunsai, rejoignant là encore Soulages, une dimension cosmique. Paniers à fleurs, aux allures de bateau ou d’armure, objets imposants ou de petite taille, sculptures extraordinairement délicates ou installations monumentales, tous ces ouvrages, qu’ils aient ou non gardé une fonction utilitaire, font souvent allusion à une réalité qui les dépasse – phénomènes naturels ou notions abstraites. Les titres choisis par leur auteur sont révélateurs: Cascade, Vent dans les voiles, Vide, Infini, Ailes, Planète, Extension vers le futur

Actuellement s’ouvre la meilleure période pour voir, ou revoir, cette exposition, car l’artiste et ses disciples se sont rendus à la Fondation Baur en ce début de mois de février pour réaliser, in situ, une gigantesque sculpture intitulée In Praise of Light, en écho à l’exposition. Orchestrant en silence un ballet harmonieux et rythmé, Tanabe Chikuunsai IV a guidé les gestes de ses fidèles assistants afin qu’ils nouent et déploient des centaines de mètres d’écorce de bambou noir dans l’hôtel particulier de la rue Munier-Romilly. Dès son entrée dans les lieux, le visiteur est invité à une plongée immersive dans l’art et le savoir-faire du Pays du Soleil levant.

«Eloge de la lumière», Fondation Baur, Genève, jusqu’au 27 mars.