«Longtemps, je me suis couché de bonne heure.» On a beau ne pas être fétichiste, la vue de la première ligne de la Recherche, biffée puis rétablie de la main de Proust, soulève un petit frisson d'émotion. Amis du pseudo-Marcel, frémissez! Votre phrase fétiche aurait pu devenir: «Pendant bien des années, le soir, quand je venais de me coucher…». Le romancier a renoncé à ce repentir pour revenir à la première intuition mais il a changé le titre premier de l'ensemble: Les Intermittences du cœur et celui du Côté de chez Swann qui aurait pu être, lui, Le Temps perdu. On voit aussi le thé qui humecte la fameuse madeleine devenir «tilleul». Ces détails et des milliers d'autres repentirs, ajouts, suppressions et corrections surchargent le premier jeu d'épreuves du grand roman du XXe siècle et en font une mine de renseignements pour les chercheurs.

Un copier-coller archaïque

La Fondation Martin Bodmer vient d'acquérir ce document aux enchères à Londres, d'un collectionneur privé, pour la somme de 1,6 million de francs. Dans le cadre idyllique de la propriété de Cologny surplombant la rade de Genève, un lieu actuellement en transformation, le professeur Charles Méla renoue avec la tradition des copistes du Moyen Age. Le président de la Fondation n'a voulu laisser à personne d'autre le soin de retranscrire, à la virgule près, sur ordinateur, les multiples changements introduits par Proust. Le médiéviste, entré, dit-il «dans l'âge de l'humilité», passe donc les vacances universitaires à ce travail de moine qui permettra la publication de toutes ces modifications.

En effet si l'édition de la Pléiade par Jean-Yves Tadié recense les variantes qui apparaissent entre les typographies du texte original et la première édition, les chercheurs ne connaissaient pas cet état intermédiaire qui apporte quantité d'informations. En effet, entre mars et juin 1913, Proust, qui publie à compte d'auteur, fait une relecture minutieuse du texte, procédant par ratures, notes dans les marges et paperoles repliées. Travaillant sur plusieurs jeux d'épreuves, il découpe et déplace selon une technique archaïque du couper-coller. Souvent, il annule ses propres corrections pour en intégrer d'autres ou pour revenir à l'état antérieur. Les lecteurs amoureux de la Recherche ne découvriront pas de grands changements par rapport à leur roman chéri, mais ceux qui s'occupent de génétique textuelle (cette science qui étudie la fabrique du texte, les repentirs et les méandres de la création) y trouveront des renseignements inestimables.

Charles Méla éprouve un plaisir visible dans cette confrontation fastidieuse et gratifiante à la fois avec le texte: «J'ai travaillé toute ma vie sur les romans du Moyen Age, ici, je me confronte avec un des grands romans de la modernité. Il y a un véritable plaisir esthétique et sensuel à voir la disposition des modifications, le soin mis à la ponctuation, le bricolage des pages. Cette dimension est perdue pour les écrits contemporains: même si un auteur imprime tous les états de son texte, ce caractère visuel qui révèle le travail intérieur disparaît avec l'ordinateur.»

Un musée conçu par Botta

L'acquisition, grâce à de nombreux donateurs privés, de ce précieux jeu d'épreuves ajoute un élément de modernité bienvenu dans une collection qui privilégie surtout les documents anciens et la tradition germanique. Collectionneur érudit, Martin Bodmer a rassemblé une somme fabuleuse de manuscrits et autres témoins de l'histoire intellectuelle depuis les origines. «Nous avons, dit Charles Méla, les plus beaux livres des morts égyptiens, les premiers papyrus de la Bible, une collection asiatique que les Japonais viennent étudier. Le rapport de Marie Curie sur la radiologie. Mais qui le sait?» En effet, les deux pavillons (de style XVIIIe siècle), construits par Martin Bodmer dans les années 50, ne sont plus adaptés aux normes modernes et ne permettent pas de mesurer l'étendue d'une collection qui touche à tous les domaines de la connaissance. Aussi la Fondation n'ouvrait-elle ses portes qu'un jour par semaine à un trop rare public. Si bien que l'Etat de Genève, en des temps de restrictions, n'a pas hésité à réduire la subvention qu'il s'était engagé à verser à une institution «pour patriciens élitistes».

Pour sortir de l'impasse, la Fondation a donc vendu un dessin de Michel-Ange qui a rapporté la somme bienvenue de 7 millions: «Un Michel-Ange contre un Botta» plaisante Charles Méla: l'architecte tessinois a en effet été chargé de créer un nouvel espace entre les deux pavillons de Cologny. La Fondation, aujourd'hui fermée au public, rouvrira ses portes en été 2002. Elle offrira alors un véritable musée, permettant d'exposer les immenses richesses de la collection. Mario Botta l'a conçu en sous-sol sur deux niveaux, pour utiliser l'espace exigu entre les deux constructions existantes. Le lieu sera éclairé par des puits de lumière et offrira tous les avantages et les garanties des technologies modernes. Une salle permettra d'accueillir aussi des expositions temporaires. Le lieu sera ouvert cinq jours sur sept aux chercheurs, bien sûr, mais aussi aux visiteurs qui pourront se constituer sur place leur musée imaginaire grâce à des bornes informatiques, reliant ainsi les témoins des grandes aventures intellectuelles de l'humanité aux dernières inventions de la technologie.