«Si on parlait enfin d'Alberto Giacometti?» C'est ce que suggère Jacques Vistel, le président de la Fondation Alberto et Annette Giacometti dont la création a été reconnue d'utilité publique par le ministère de la Culture en décembre 2003. Cette fondation sort de l'ombre où l'avaient confinée les innombrables épisodes judiciaires d'un héritage infernal. Alberto Giacometti meurt en 1966. En 1988 son épouse, Annette, décide qu'elle léguera son patrimoine à une fondation. Elle crée une association destinée à en préparer la naissance. Annette disparaît en 1993. Il a fallu 15 ans depuis sa décision, dix après son décès, pour que ses vœux se réalisent. Comme si de mauvais diables s'étaient penchés sur le berceau. Pendant que plus de 3000 œuvres – des centaines de plâtres et de bronzes, des moules, près de 100 peintures, plusieurs dizaines d'aquarelles, plus de 1000 dessins, des cuivres gravés, les restes de l'atelier d'Alberto sauvés par Annette, des archives et une bibliothèque – dormaient dans un entrepôt. Curieuse bataille, où se heurtent les intérêts mesquins, les ambitions secrètes, et le respect pour l'œuvre d'un des plus grands sculpteurs du XXe siècle.

La Fondation existe. Elle a des locaux pas loin du Centre Georges Pompidou. Jacques Vistel en a assez de devoir satisfaire aux curiosités judiciaires des journalistes. Il veut parler de ses projets plutôt que du procès fait à Roland Dumas (l'exécuteur testamentaire d'Annette Giacometti) et au commissaire-priseur Jacques Tajan, qui vient de se conclure par un non-lieu pour prescription. Plutôt que des procédures lancées par l'un des frères d'Annette, qui voit filer son héritage. Ou des embrouilles avec les dirigeants de l'association qui n'a plus d'autre pouvoir que celui de nuire. Si on parlait du rôle de la Fondation?

Faire respecter le droit moral

«Sa première mission, c'est de défendre l'œuvre de Giacometti, explique Jacques Vistel. Il y a d'abord le droit moral – le contrôle de l'authenticité des œuvres et de l'exploitation de son image. Pour cela, la Fondation a conclu un accord avec la famille suisse et créé un comité, où siège d'ailleurs le directeur de la Giacometti Stiftung de Zurich. Si nous constatons des abus, nous intervenons et pouvons faire un procès, continue Jacques Vistel. Nous avons récemment autorisé l'Office du tourisme des Grisons à utiliser l'image de Giacometti.» Et vous pourriez donner son nom à une voiture? Jacques Vistel sursaute: «Ça, jamais, ce serait un scandale. Ce qui m'a choqué le plus depuis la mort d'Alberto, et surtout depuis celle d'Annette, c'est de voir tant de parasites manger des millions d'euros venant de cette œuvre et de ce patrimoine. Des notaires, l'administrateur judiciaire, les experts, et d'autres, tout cela financé par la succession. Sachant quels étaient les rapports d'Alberto avec l'argent, j'ai de la peine à l'accepter.»

«Vous rendez-vous compte que près de quarante ans après la mort de Giacometti, il n'y a pas encore de catalogue raisonné de son œuvre. L'association créée en 1988 en était chargée. Rien n'a été fait. Les archives d'Annette et d'Alberto sont ici [il désigne des piles de cartons de déménagement]. Les dépouiller demandera des années de travail. Il y a une correspondance. Les relations avec les vendeurs et les collectionneurs. Les carnets, qui sont si importants pour comprendre un artiste. Nous avons aussi sa bibliothèque. C'est intéressant de voir quelles revues il lisait, quels auteurs. On y découvre la qualité d'un homme qui était plongé dans l'atmosphère intellectuelle des années 30 à sa mort. Il a illustré des livres. Il a connu Sartre, Genet, Leiris, d'autres. C'était un vrai penseur. Nous avons un projet sur Giacometti et les livres avec la Bibliothèque nationale de France.» Et de s'étonner: «C'est curieux, il est très connu, très reconnaissable. Ses sculptures sont emblématiques de la condition humaine au XXe siècle. Le grand public le comprend et l'aime. Mais il y a peu de bouquins sérieux sur lui, à part ceux d'Yves Bonnefoy. Nous allons bientôt prêter des œuvres au musée de la ville natale de ce dernier, Tours, qui lui consacre une exposition.»

Présenter l'œuvre au public

«Nous existons depuis peu de temps, ajoute Jacques Vistel, il y a encore à faire avant d'apparaître au grand jour. Restaurer des sculptures, encadrer les peintures et les dessins. Nous avons déjà fait des prêts pour des expositions. Nous continuerons. Et mettrons aussi des œuvres en dépôt dans des institutions, à condition qu'elles soient visibles et ne restent pas dans les réserves. Nous avons renoncé à créer un musée – Annette ne le demandait pas – car les musées monographiques sont difficiles à gérer et trop souvent déserts. L'idéal serait de travailler main dans la main avec la Stiftung de Zurich pour voir quels sont les grands musées dans le monde où Giacometti doit être représenté et y mettre des œuvres. On dit que la Fondation a tardé à naître parce que les conservateurs du Musée national d'art moderne auraient préféré une dation en paiement des droits de succession. C'est possible. Mais si le Centre Pompidou estime que nous avons des pièces qui lui manquent, nous les lui prêterons. A part Philippe Douste-Blazy en 1997, tous les ministres de la Culture étaient favorables à la Fondation. Ils considéraient qu'il fallait respecter le testament. Catherine Trautmann, qui a débloqué la situation, voulait aussi qu'une institution parisienne entretienne le souvenir car Giacometti a vécu et créé toute son œuvre à Paris. Nous y travaillons.»