A priori étonnant, le rapprochement entre Hodler, Monet et Munch, auquel président le Musée Marmottan Monet et la Fondation Gianadda, qui accueille cette exposition après l’étape parisienne, s’avère intéressant et stimulant. La rencontre qui n’a pas eu lieu entre les trois peintres, ce sont leurs œuvres qui la réalisent, autour de thématiques communes, comme l’eau ou la neige, la montagne et les couleurs, et autour d’une attitude, la modernité.

De ce point de vue, le cadet, Edvard Munch (1863-1944), semble en avance, plus dans le XXe siècle, et proche de notre perception du réel, tandis que Ferdinand Hodler (1853-1918), pourtant plus jeune que Claude Monet (1840-1926), et nonobstant la puissance de ses compositions fondées sur le parallélisme, appartient davantage au passé du XIXe siècle. Le peintre des «Nymphéas» regarde déjà, lui, vers une forme d’abstraction, «lyrique» avant la lettre.

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Chaque musée, le Marmottan ayant proposé les œuvres de Monet, le Musée Munch d’Oslo celles de Munch et la Fondation Gianadda les Hodler, issus de la collection Blocher pour beaucoup, a fourni au commissaire Philippe Dagen la matière nécessaire à cette réunion au sommet de l’art pictural, à ce moment où celui-ci bascule dans ce qui correspond, déjà, à notre sensibilité. Ce qui est magnifique, dans ce parcours au fil d’une soixantaine de peintures, tient dans une forme de gradation, qu’on pourrait presque dire concertée, même si elle est menée par chacun à sa manière propre, vers le plus grand et le plus audacieux.

En guise de préambule, Philippe Dagen évoque le contexte favorable à cette modernité, à commencer par les progrès technologiques, comme l’expansion des voies ferrées, qui ont rendu possibles les voyages et les expositions tout autour de l’Europe. Le milieu familial, pour aucun des trois peintres particulièrement ouvert sur la pratique de l’art, est aussi abordé, contre lequel Monet, Hodler et Munch se sont d’une certaine manière rebellés.

Faire vibrer le blanc

A un regard sur l’eau, plate d’abord, sombre ou d’un éclat presque métallique, puis étirée chez Hodler dans ses visions répétées du lac, d’une teinte opaline caractéristique, ondoyante chez Monet et traversée de courants profonds chez Munch, succède assez logiquement le thème de la neige. Un thème à part entière, gageure pour l’artiste qui doit faire vibrer le blanc, et au lieu de foncer la toile au contraire l’épurer de tout contraste violent. Défi magnifiquement relevé par Monet dont un paysage baptisé «Effet de neige. Soleil couchant» (1875) se révèle une merveille en camaïeu, qui diffuse un charme subtil.

Chez Hodler, la neige migre vers les sommets, qui dépassent, formes reconnaissables, des mers de brouillards. Le Norvégien Munch enfin malaxe la neige comme il le ferait de pâte à modeler, et y inscrit ses personnages aux couleurs vives – «Hommes noir et jaune dans la neige», ou cet «Homme à la luge». Il est à noter que lorsque Monet voyage en Norvège, il procède d’une manière assez proche de celle de son cadet, par grandes plages claires dédiées au ciel diaphane et à la neige, où s’inscrit la forme ramassée de maisons colorées.

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L’eau, la neige, quel nouveau gant relever, dans le registre de l’immatérialité, presque de l’invisibilité? Eh bien, la lumière tout simplement, et sa source, le soleil. Le soleil qui ne peut être contemplé, sous peine de cécité, dont le spectre a hanté aussi bien Monet que Munch à une période de leur vie. Le soleil qui donne vie aux couleurs, le soleil qui meurt et qui renaît, chaque jour. Justement, Claude Monet étudie, toile après toile, les effets chromatiques induits par la hauteur de l’astre dans le ciel.

Une copie avant l’original

A lumière rasante teintes transparentes et néanmoins chaudes, comme dans le fameux tableau «Impression. Soleil levant» (1872), dont l’impressionnisme tire son nom, et qui aurait commencé par évoquer un coucher de soleil. Cette toile ne sera visible à Martigny que durant le dernier mois de l’exposition, et se voit remplacée, en attendant, par une copie conforme, sur toile, dans un cadre conforme, alors qu’une simple et honnête reproduction aurait sans doute suffi.

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Hodler obtient une autre harmonie lorsqu’il suspend la lune au-dessus de sommets plongés dans une nuit violette. Munch, le seul, se risque à regarder le soleil en face, dans une vaste composition intitulée «Le Soleil» – qui n’est d’ailleurs pas sa meilleure œuvre, ni la plus mystérieuse; on préférera de loin l’énigmatique «Nuit étoilée», qui rappelle les connotations symbolistes de l’œuvre du peintre norvégien.

L’exposition insiste en guise de conclusion sur la manière systématique de travailler, partagée par les trois artistes, en proposant plusieurs versions de mêmes motifs, comme le saule pleureur chez Monet, ruisselant (ce qui nous ramène au premier thème abordé, l’eau), devenu un embrouillamini de lignes et de couleurs, à la frange même de l’abstraction.


«Hodler Monet Munch. Peindre l’impossible». Fondation Pierre Gianadda, Martigny, jusqu’au 11 juin. Tous les jours 10-18h. www.gianadda.ch