Musique

Fontaines D.C., une prose post-punk maîtrisée

Les Irlandais de Fontaines D.C. ont annulé en juillet leur venue au Paléo Festival. Reste que leur premier album, tout de colère contrôlée et de prose poétique, est une véritable claque

La ligne de démarcation est parfois très mince entre post-punk et posture, et on a hélas vu bien trop d’artistes moins concernés par l’authenticité que par l’attitude bravache et le marketing pour installer durablement une carrière. Des refuges faciles quand on n’a pas grand-chose à dire, mais il faut reconnaître que depuis quelques mois, la période est plutôt faste dans le domaine.

Les Shame ont su s’extirper de leur sud londonien pour exploser à la face du monde, à la suite de la drôle et dégénérée Fat White Family. Les Irlandais de Fontaines D.C. ont emprunté le même chemin avec la sortie, au printemps, de leur premier album. Ils ont ce truc à part qui saute tout de suite aux yeux: une énergie hors du commun, portée par des prestations scéniques sous tension – presque trop sérieuses, même – et un porte-parole habité.

Grian Chatten est un frontman qu’on sent tout de rage rentrée et de détermination. Il ne chante pas vraiment, il parle, il scande. Son look à mi-chemin entre Ian Curtis et Bertrand Cantat jeune le rend rapidement identifiable, avec une force intérieure qu’on soupçonne cependant plus apaisée que celle qui portait ses deux prédécesseurs.

Débordement d’Irlande

Malgré la mondialisation, l’uniformisation, on vit encore une époque où un groupe peut représenter culturellement une ville et un pays. Selon les Fontaines D.C., il serait question d’un vrai retour de fierté irlandaise ces derniers temps, au sein d’une nation qui se sent depuis toujours contrainte de répéter à quel point elle n’a jamais fait partie du Royaume-Uni. Le Brexit a bien évidemment joué un rôle concret dans l’exacerbation du sentiment anti-anglais apparu ces derniers mois.

Pour Grian Chatten, c’est également dû à la disparition programmée du séculaire attachement local à la terre: «On est nostalgique d’un truc qui n’a pas encore disparu, mais on sent bien que ça peut arriver très vite, alors les consciences se sont un peu réveillées. C’est bien dans le sens où plein d’Irlandais sont en train de renouer avec leur culture. Après, reste la question: est-ce que ce sera assez fort pour inverser le cours des choses?»

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De l'Irlande à chaque chanson

Le premier album de Fontaines D.C., Dogrel, déborde d’Irlande à chaque chanson, pour une peinture sociale à sens multiples. Boys in the Better Land vient distiller ses doutes sur la nécessité de l’exil – l’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs? Roy’s Tune s’ouvre sur une punchline volée un soir de beuverie dans les rues de la capitale («la brise de la nuit va te tuer d’un coup d’un seul»). Sur Dublin City Sky, une ballade à l’analogie évidente avec les Pogues, il est encore question d’identité.

«On dirait une chanson sur la fin d’une histoire d’amour, et c’est le cas, mais avec la ville de Dublin. On écrit beaucoup sur The Liberties [le quartier historique de la working class dublinoise, ndlr], parce que tout vient de là. Mais on ne sait pas ce que le quartier va devenir, avec la gentrification en cours qui a déjà ravagé une bonne partie de la ville. Pour l’instant, il résiste à peu près, mais bientôt?» se demande Chatten.

Poésie innée

Fontaines D.C., pour Dublin City. Un ajout d’initiales presque contraint, puisque Fontaines était un nom déjà déposé. Le groupe l’a choisi en hommage à Johnny Fontane, un personnage du Parrain. Quant à Dogrel, il s’agit d’une référence à un parler local historiquement mal considéré car bien trop cru et basique. «Si vous voulez voir la vie à travers les yeux d’un cynique romantique, allez dans n’importe quel pub de Dublin. C’est un mélange de conversations basiques et de poésie. Il y a tellement de poésie innée dans les expressions familières irlandaises… Du coup, on n’a pas besoin d’aller la rechercher à tout prix quand on s’exprime avec ce jargon», expliquait récemment le chanteur au site Stereogum.com.

Et le guitariste Conor O’Connell de préciser: «Il n’y a rien de prétentieux là-dedans, mais il existe encore toutes ces idées reçues autour de la poésie qui empêchent les gens de l’apprécier pour ce qu’elle est. La nôtre est toute simple, pas besoin d’être super cultivé pour y accéder. Il faut juste la savourer, rien de plus.»

L’idiot et l’imposteur

Il est parfois bon de se raccrocher aux clichés quand ils sont rassurants: Fontaines D.C. possède un extraordinaire potentiel de groupe générationnel, pour peu qu’il arrive à élargir son propos politique au reste du monde. Les Irlandais ont en partie commencé avec leur manifeste Chequeless Reckless, autre single fort d’un disque qui ne compte quasiment que ça: «Le vendu, c’est celui qui se transforme en hypocrite pour de l’argent. L’idiot, c’est celui qui ne sait penser qu’à travers son éducation. L’imposteur, c’est celui qui exige le respect des valeurs qu’il trahit. Le dilettante, c’est celui qui ne sait pas faire la différence entre la mode et le style. L’argent, c’est la sablière de l’âme.»

Le groupe revendique assez peu d’influences – quand bien même certaines filiations semblent évidentes, comme The Fall – sinon celle de Girl Band, un combo irlandais bruitiste du début de la décennie. Une envie d’urgence et de brutalité que le producteur Dan Carey a eu l’intelligence de capturer en studio: Dogrel sonne complètement live, le meilleur service qu’il pouvait lui rendre.


Fontaines D.C., «Dogrel» (Partisan Records).

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