Cédric Klapisch a raison de contester l'étiquette «gentil» ou «sympa» qui colle à son cinéma. Le succès de Chacun cherche son chat (1996) ou de L'Auberge espagnole (2002) ne l'ont pas profilé, il faut bien le dire, comme le rebelle de la production française. Encore un peu dans le rayon du film de bande à vertu rassembleuse, et Klapisch aurait fini par filmer les enfants porte-pub de Benetton courant sur les collines verdoyantes d'une eau minérale. Mais il y a, chez ce cinéaste, une vraie résistance à sa propre gentillesse, un défi constant à son conformisme. Jusque-là, ce combat intime, retranché derrière le motif de la bande – d'acteurs comme de personnages –, s'était exprimé sur la forme (le huis clos d'Un Air de famille ou les effets visuels de L'Auberge espagnole) et sur les codes de genre, notamment dans la science-fiction complètement ratée de Peut-être, son échec majeur.

Titre qui rappelle que le cinéaste a de la famille en Suisse, Ni pour ni contre (bien au contraire) laissait craindre un film de consensus plus mou encore. Or non. Bien au contraire. L'adjonction d'éléments parasites dans la troupe habituelle de Klapisch permet à ce dernier d'obtenir enfin ce qu'il cherchait depuis longtemps. Sa famille d'acteurs (Vincent Elbaz, Simon Abkarian, Zinedine Soualem en cambrioleurs) est observée par une intruse, Marie Gillain dans le rôle, justement, d'une jeune camerawoman complexée. Engagée par le gang pour filmer un hold-up, elle admire d'abord les monte-en-l'air, cherche même à nier sa féminité pour les imiter, puis échappe à leur modèle. Ce regard critique du personnage incarné par Marie Gillain s'exerce évidemment tout autant sur l'univers du cinéaste lui-même. On ne s'étonnera donc pas de voir la comédie s'effilocher peu à peu pour virer au drame.

A cette réforme du fond, Cédric Klapisch a ajouté celle de la forme: il a changé d'équipe technique. Comme pour répondre au point de vue interprété par Marie Gillain, l'apport d'un nouveau chef opérateur s'avère de première importance. Bruno Delbonnel, qui avait mis en images la vision de Jean-Pierre Jeunet pour Amélie Poulain, cadre le style Klapisch de manière très différente. Sans s'économiser certains effets de style du réalisateur: zoom arrière de l'héroïne seule sur son balcon au plan général d'un bâtiment où elle n'est bientôt plus qu'un point. Mais en approfondissant les contrastes, en creusant l'ombre et la lumière là où les précédents Klapisch préféraient la prudence, la visibilité, la lisibilité, l'aplat lumineux. Du coup, Klapisch gagne en profondeur, aussi bien dans les scènes burlesques du début, plus aiguisées, que dans le dénouement, tout à fait inattendu. Il signe là son meilleur film.

Ni pour ni contre (bien au contraire), de Cédric Klapisch (France, 2002), avec Marie Gillain, Vincent Elbaz, Zinedine Soualem.