Scènes

Quelle force face au feu? Un spectacle ausculte le drame

Au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, «Tristesse animal noir» raconte avec brio le parcours de trentenaires soumis à un incendie de forêt

Avant, pendant et après la catastrophe. Au Théâtre de l’Orangerie, à Genève, des jeunes traversent le pire en l’espace d’une nuit et sont contraints de négocier une nouvelle vie. Un barbecue en forêt, un bébé endormi à distance, une brindille qui prend feu: le drame couve et mord. Dans le brasier, Oskar perd un bras, Jennifer perd ses cheveux, Paul perd sa foi. Mais le plus douloureux arrive à Miranda. Cette femme-enfant, qui apparaît comme une mère volage durant la soirée, s’illustre en mère courage dans l’adversité. Bien pensé, parfaitement joué, Tristesse animal noir, du collectif lausannois Sur un malentendu, éclaire la pièce complexe d’Anja Hilling, texte qui relève autant de la chronique journalistique que du parcours initiatique.

Des trentenaires en goguette, un feu, une mère qui y laisse sa peau. Ou pas. Le sacrifice de Miranda n’est pas établi à 100%, car l’auteure, Anja Hilling, brouille les pistes. Lorsque, après le drame, la jeune mère raconte son sauvetage, on la croit épargnée. Mais peut-être est-ce un ange ou un fantôme qui s’exprime? La mise en scène, habile, sème le doute. Contrairement aux autres personnages qui témoignent en pleine lumière, Miranda relate son retour de l’enfer éclairée à la lampe de poche, dans un contre-jour fascinant. Elle dit la mère et l’enfant dans un trou de terre, les doigts de la petite qui tombent en poussière, le jeune sauveteur au bord de la crise de nerfs. Le récit est poignant, d’autant que Nora Steinig, qui interprète Miranda, appartient à ces actrices toujours en équilibre précaire qui mettent du trouble dans l’ordinaire.

Choix pertinents

La grande force de ce spectacle créé en 2015 à l’Arsenic, à Lausanne? La lucidité de sa construction. Chaque choix de ce collectif (Emilie Blaser, Claire Deutsch, Cédric Djédjé, Pierre-Antoine Dubey, Cédric Leproust et Nora Steinig) frappe par sa pertinence. Le décor, déjà. Cette forêt plantée de vrais troncs. Dans la mouvance des metteurs en scène Philippe Quesne et Gisèle Vienne, cette irruption du réel permet une mobilisation des sens. On y est, dans cette forêt, mais, en même temps, la fiction est préservée par l’artifice du faux feu ou des fausses boissons… Idem pour le texte. Tantôt une voix off décrit l’action avec un sens poétique des détails, tantôt les comédiens dialoguent en direct et de manière plus que sommaire. Un décalage qui raconte avec force le fossé existant entre ce qu’on dit et ce qu’on ressent.

Le feu qu’on ne voit jamais

Et puis, il y a le son. Ce feu qu’on entend, qui craque violemment dans le noir et qu’on ne voit jamais. Ou sous forme de stroboscope saccadé. Un feu qui grille tout sur son passage. Et ce blanc lorsque la vie reprend. Les parois, le son, l’éclairage, tout est subitement plat, immaculé. Ne reste que l’ivresse du tube de Kate Bush, sur lequel chacun danse lors de l’enterrement. Après la mort, la réalité n’est supportable que trafiquée. Les rescapés font les singes au micro, se trémoussent en stéréo. Manière d’oublier le traumatisme enduré.


Tristesse animal noir, jusqu’au 27 juillet, Théâtre de l’Orangerie, Genève.

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