En général, les quatrièmes de couverture ne servent à rien. Celle du dernier livre de Paul Veyne doit par contre être lue et lue encore: «Ayant eu pour métier l’étude de l’Antiquité gréco-romaine, je n’ai cessé de rencontrer Palmyre sur mon chemin professionnel. Avec la destruction de Palmyre par l’organisation terroriste Daech, tout un pan de notre culture et mon sujet d’étude viennent brutalement de voler en éclats. Malgré mon âge avancé, c’était mon devoir d’ancien professeur et d’être humain de dire ma stupéfaction devant ce saccage incompréhensible et d’esquisser un portrait de ce que fut la splendeur de Palmyre qu’on ne peut plus désormais connaître qu’à travers les livres.»

Rappel: Daech s’est emparé de Palmyre le 21 mai dernier. En juin, le lion d’Athéna, une statue monumentale du Ier siècle av. J.-C., tombait en morceaux; le 23 août, le temple de Baalshamîn (bâti dès 17 ap. J.-C.) volait en éclats; le 30 août, c’était au tour du temple de Bêl (consacré en 32 ap. J.-C.); début septembre, une tour funéraire était abattue. Le 5 juillet, Daech exécutait 25 soldats syriens, un meurtre de masse mis en scène dans l’amphithéâtre de la cité. Le 18 août, Khaled el-Assad, ancien directeur des antiquités et des musées de Palmyre, était décapité. Au couteau, paraît-il. Le reste de son cadavre a ensuite été pendu quelque part sur le site antique: épouvantable accroc dans la perfection des lignes de fuite des colonnades palmyréniennes.

Ville des confins

C’est à lui que Paul Veyne dédie nommément son livre. Et c’est au reste du monde – ou du moins à tous ceux qui comprennent le français – que ces 144 pages manifestent leur volonté: faire revivre, entre le papier, l’encre, l’œil et l’esprit, ce que fut Palmyre. Ville splendide, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1980; ville des confins – ici, c’est encore l’Empire de Rome, au-delà, on rencontre les Perses; ville d’échange – située à mi-chemin de la Méditerranée et de l’Euphrate, elle était un passage obligé pour les caravaniers; ville quelquefois farouche – on se souvient de l’expédition de la reine Zénobie qui, dans les années 260-70, conquit jusqu’à l’Égypte et voulut s’asseoir sur le trône romain (l’empereur Aurélien ne l’entendait pas de cette oreille et la défit à Antioche).

Mais surtout, Palmyre fut une ville cosmopolite: on y entendait le grec comme l’araméen, on y traduisait quelquefois le nom de Bêl en «Zeus», et tant le vêtement que la statuaire y trahissaient les influences mêlées de l’hellénisme et de l’Orient. C’est aussi ce souvenir multiculturel que les artificiers de Daech ont pulvérisé.

On la voit, on l’entend

Cette résurrection par l’écrit, Paul Veyne la donne dans ce qu’il présente comme un livre de vulgarisation. C’est vrai: on y découvre l’architecture de la cité, son organisation politique, sociale, religieuse, son destin au fil des siècles, ses goûts en matière d’art. Mais l’ancien professeur au Collège de France n’est pas que l’un des derniers monstres sacrés de l’érudition antique: c’est aussi un écrivain – sa récente traduction de L’Enéide de Virgile en atteste. Palmyre.

Photo: Palmyre était une étape vitale pour les caravaniers sur la route de la soie - AFP

irremplaçable trésor est une merveille: précision, fluidité, couleurs, on voit la ville, on l’entend, on la toucherait presque. Veyne possède ce don que les rhéteurs antiques appelaient enargeia ou, en latin, evidentia, et que l’on comprendra comme le pouvoir qu’a une description de faire naître des images dans l’esprit du lecteur – «ante oculos ponere», écrivait Quintilien. Ainsi du premier chapitre du livre, sorte de long travelling qui promène un étranger fictif dans la Palmyre de l’an 200 – le rapprochement est très osé, mais on n’a pu s’empêcher de penser ici, en termes de pouvoir d’immersion, à l’incipit du Salammbô de Flaubert.


En images. Palmyre, perle du désert syrien, proie des islamistes

qdd

Photo: AFP

Le texte de Paul Veyne possède toutefois une spécificité majeure, et c’est ce qui en fera autre chose qu’un simple livre d’histoire. Ce texte fluide révèle des brisures. Le continuum historique du récit palmyrénien est constamment troué par l’irruption du présent: page 14, «Ce temple de Bêl, détruit depuis peu…»; page 51: «Telle était donc Palmyre […] quand furent élevés les monuments […] que nos yeux pouvaient voir encore récemment»; page 119: les islamistes «ont fait sauter ce temple de Palmyre et ils ont saccagé plusieurs sites archéologiques du Proche-Orient pour montrer qu’ils sont différents de nous et qu’ils ne respectent pas ce que vénère la culture occidentale.»

Ce que montrent ces trouées, c’est que cette tentative de résurrection se lit aussi comme le constat et la déploration d’une perte. On pourrait ne pas s’en embarrasser – après tout, les pierres ne valent rien rapportées aux vies. Paul Veyne – qui vit son goût pour l’histoire se développer dans le contexte d’une France occupée par les nazis – ne prétendra jamais le contraire. Simplement, il dit ici autre chose, et cet «autre chose», c’est le fait que ces pierres parlent, et qu’elles nous parlent de nous, de notre capacité à vivre ensemble, de notre liberté – et de ce qui la menace.

Lire aussi: Ces chefs-d'œuvre du patrimoine archéologique mondial menacés par l’Etat islamique