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Kylo Ren, Rey, Finn, BB-8 et Chewbacca dans l'Episode VII
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Mythologie

La Force reconnaîtra les siens

Archétypes jungiens, héros mythologiques, motifs de pop culture: «Star Wars» est une formidable entreprise de recyclage culturel. Le brassage de symboles accompli par George Lucas garantit l’impact de ses trilogies sur l’imaginaire collectif

Salut Chewie, vieux sac à puces! D’où viens-tu? «Meuowglrhrrrh!» Oui, de la planète Kashyyyk, on sait. Mais avant? Calant ses 2 m 21 dans le siège de copilotage, le wookie narre sa longue ascendance. Trois décennies avant sa première apparition sur les écrans, il y a eu la Bête, telle que Jean Cocteau l’a imaginée dans son adaptation cinématographique du conte de Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, revu par Madame Leprince de Beaumont.

Ce grand seigneur léonin transi d’amour pour la Belle est issu d’une ancienne tradition de lycanthropie. Dans Les Métamorphoses, Ovide se souvient de Lycaon, roi d’Arcadie, changé en loup par Zeus parce qu’il avait servi de la chair humaine à un banquet. Pendant des siècles, les récits de loups-garous, ces hommes que la pleine lune ravale au rang du fauve, ont fait frissonner dans les chaumières. Certains de ces chaînons manquants entre l’homme et la bête sont juste atteints d’hypertrichose et exhibés dans des cirques, tel Adrian Jerticheff, dit le «chien du Caucase»… On aurait écouté Chewbacca jusqu’au bout de la Galaxie, mais le grand diable velu n’est pas le seul être vivant sous les étoiles.

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Gungan chez la Dame du Lac

Phénomène culturel majeur, Star Wars aurait connu un retentissement moindre s’il n’avait puisé son inspiration au fond de l’imaginaire collectif, recyclant des archétypes et des structures narratives archaïques. Ce n’est pas un secret. George Lucas a publiquement reconnu ce qu’il devait à une étude publiée en 1949, Les Héros sont éternels (The Hero with a Thousand Faces), de Joseph Campbell: «Dans toute civilisation, de tout temps et en toutes circonstances, des mythes sont apparus, reflets de tout ce qui pouvait naître des activités de l’être humain et de son esprit.» Dans ce livre «animé d’une authentique force vitale» (Lucas dixit), le mythologue recense les thèmes et les symboles récurrents dans les textes sacrés comme dans les contes de fées.

Lorsqu’il s’est attelé au scénario de la triple trilogie Star Wars, le jeune George Lucas a vainement essayé d’appliquer certains grands principes mythologiques, puis s’est contenté de raconter une histoire. De façon inconsciente, tout le sens caché qu’il voulait insuffler à son récit a ressurgi. «A partir de contes folkloriques provenant de nombreuses cultures différentes, Lucas a réussi à absorber tous les grands thèmes: luttes épiques entre le Bien et le Mal, héros et méchants, princes magiciens et ogres…», relève Charles Champlin dans George Lucas. L’instinct créatif. «L’artiste est celui qui est capable de retranscrire les mythes de son époque», note Joseph Campbell.

Pour le mythographe américain, «un héros s’aventure hors du monde de la vie habituelle et pénètre dans un lieu de merveilles surnaturelles; il y affronte des forces fabuleuses et remporte une victoire décisive; le héros revient de cette aventure mystérieuse doté du pouvoir de dispenser des bienfaits à l’homme, son prochain». Difficile de mieux résumer la geste de Luke Skywalker, cet adolescent qui s’ennuie sur une planète désertique, rêve d’épopée spatiale, part combattre les forces du mal, explose l’Etoile noire et acquiert les pouvoirs du Jedi…La trajectoire de ce fils adoptif de paysans promis au plus glorieux destin emprunte beaucoup d’éléments au cycle de la Table ronde. Luke acquiert une arme, le sabre laser de son père, comme Arthur son épée Excalibur. Terrifiant dans son armure ténébreuse, Darth Vader est une réplique du Chevalier noir qu’affronte Lancelot. Un esprit facétieux pourrait même voir dans Otoh Gunga, la cité sous-marine des Gungan, une allusion au palais aquatique de Viviane, la Dame du Lac…

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Vade retro Œdipe

Joseph Campbell recense diverses étapes dans le cheminement du héros: l’Appel de l’Aventure (R2-D2 délivre le message d’une princesse en détresse), l’Aide surnaturelle (Obi-Wan Kenobi sauve Luke grâce à ses pouvoirs), le Passage du Premier Seuil (s’enfiler dans la taverne mal famée de Mos Eisley) et le Ventre de la Baleine, qui consiste à revenir à la lumière après avoir été plongé dans les ténèbres: dans l’architecture labyrinthique de l’Etoile noire, Luke échoue dans la soute à ordures, un cloaque où se terre le Diagona ou calmar des poubelles… Même Han Solo rejoue l’épreuve de Jonas lorsqu’il gare par inadvertance son vaisseau dans l’œsophage d’une limace de l’espace…

Sur le Chemin des Epreuves, Luke rencontre la Femme tentatrice. C’est la princesse Leia. Il échange avec elle un baiser qui a indisposé le puritanisme américain. Car les jeunes héros sont frère et sœur. Tuer le père et désirer la mère: si Luke suit la voie d’Œdipe, il enfreint de façon vénielle le tabou sexuel.

La «mythologie créative» de Star Wars fait feu de tout bois. Elle puise à la tragédie grecque, car Darth Vader est un avatar de Chronos dévorant ses enfants et Luke affronte ce Minotaure alien qu’est le Rancor. Elle se réfère à la Bible, puisque Anakin est né par Immaculée Conception. Quant à l’image finale du Retour du Jedi où apparaissent les fantômes d’Obi-Wan, Anakin et Yoda réconciliés, elle évoque forcément la sainte Trinité — le Père, le Fils et le Saint-Esprit…

Laurel, Goofy et Arzach

Certains personnages se recrutent dans des univers historiques et culturels moins antiques. Leia, la princesse intrépide, se réclame à la fois de Jeanne d’Arc et de Calamity Jane. Han Solo est directement importé du western avec son gilet noir et son holster à pistolaser. Yoda, ce Gandhi verdâtre, incarne la figure du vieux sage, tels Merlin, Gandalf ou le Grand Schtroumpf. Les chevaliers Jedi sont des moines soldats comme les Templiers (les films de chevalerie servent de référence entre 1977 et 1983) ou les moines Shaolin (le wu xia pian mène le bal de 1999 à 2005). Les courses de modules sur Tatooine s’inspirent de la course de chars de Ben-Hur.

Les robots R2-D2 et C-3PO renvoient moins à Talos, le guerrier de bronze forgé par Hephaïstos, qu’au couple du fort et du faible immortalisé par Laurel et Hardy. Et C-3PO sort de la même fonderie que Maria, le gynoïde de Metropolis (Fritz Lang, 1927). Jar Jar Bings tient un rôle de valet de comédie (Sganarelle), mais avec la candeur gaffeuse de Goofy. Les Ewoks sont les frangins des trois petits ours de Boucles d’or


Le nexu (un félidé au sourire carnassier) et le reek (un tricératops carnivore) des arènes de Geonosis évoquent forcément les machairodus cornus et autres dinosaures bicéphales que Flash Gordon, héros fondateur du space opera, affronte tous les quarts d’heure sur la planète Mongo. Enfin, il est de notoriété publique que les bandes dessinées de Mézières et de Moebius traînaient sur les bureaux des décideurs de Lucasfilm. En 1977, les jeunes spectateurs émerveillés ont soudain vu s’animer les vignettes de Valérian. Et dans La Guerre des Clones, sur Kamino, planète liquide cousine de l’Aquaend de L’Incal, surgit de l’océan un vaste ptérodactyle chevauché par une silhouette humaine. On dirait Arzach, le justicier planant de Moebius… La Force reconnaîtra les siens. 

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