C’est une eau lourde, minérale, pendue par-dessus deux crocodiles de bois. Les nymphéas de Claude Monet associés à des sculptures de Nouvelle-Guinée. Dans ce cadavre exquis qu’elle déploie jusqu’en mai, la Fondation Beyeler renverse sa tendance naturelle; glisser çà et là des objets ethnographiques, parmi les chefs-d’œuvre de l’art moderne. Pour La magie des images, les statues africaines, les masques océaniens forment des forêts silencieuses où quelques tableaux de Picasso, de Rothko ou de Kandinsky divertissent le regard. Plus de 180 pièces, empruntées à une cinquantaine de collections publiques ou privées, échappent un instant au propos scientifique dont elles sont en général emmitouflées. C’est la forme, ici, ses chocs et ses transports, qui articule la visite.

Réciprocités cannibales

D’abord, on réfléchit peu. «Madame Cézanne au fauteuil jaune», peinte par son mari, visage absent, hiératique, chiffré. Autour d’elle, un ensemble remarquable de figures féminines sénoufo du Mali. Jeu de correspondances entre des poses et d’immobiles gravités. Les traits sculptés, dessinés, se répondent. Comme cette tête de Brancusi, endormie parmi les statuettes micronésiennes, qu’on ne remarque pas d’emblée et qui se glisse, fauve édenté, dans un groupe boisé qui ne la concerne guère. Les tableaux réduits, parfois, à des décors exotiques, comme cette jungle du Douanier Rousseau. Ou les hommes et les chiens doubles, cloutés, du Congo, qui attrapent le regard au point d’affadir ce qui les cercle.

Le projet ludique ne se limite pourtant pas à des réciprocités cannibales. Les constructions écrasées de Fernand Léger stimulent les brillantes sculptures mumuye du Nigeria. Elles quittent l’Afrique. Casquées, équilibrées dans leur surdimension, elles disent un univers de science-fiction, d’objets volants et d’astuce métallique. Puis, on les regarde pour elles-mêmes. Leurs passages obligés et le mouvement, impérieux, souvent génial, d’un artiste dont on ignore le nom et l’ambition. On donne de la place aux objets d’Afrique. Mais le souci s’affirme peu de leur identité. C’est l’ancien débat, pas résolu ici, de la fonction contre la forme. Juxtaposer des pièces, le reliquaire du Gabon et le buste de Picasso, comme la machine à coudre et le parapluie, avec pour seul objet des connivences esthétiques.

Délice esthétique

Il faut saisir que la Fondation Beyeler s’appuie sur un geste. Celui du collectionneur Ernst Beyeler qui, dès le début des années 50, expose à la galerie bâloise de la Bäumleingasse des œuvres d’Afrique et d’Océanie. Il ne cesse ensuite d’amplifier la part ethnographique de sa collection, même si elle reste minoritaire. Son œil préside aux choix. Il ne constitue pas d’ensembles cohérents. Il n’explore pas de réelle obsession – sculpture insolite venue d’ailleurs vouée à ne dialoguer qu’avec la peinture occidentale. L’excitation de la troisième dimension face aux toiles. Pas de réel engagement sinon celui du délice esthétique, le charme primitiviste et, forcément, la conscience de l’empreinte de l’art africain chez certains peintres qui fascinent Beyeler. D’ailleurs, ce n’est pas la signature qui légitime ici telle sculpture africaine, mais le fait que, parmi ses propriétaires, ait figuré Pablo Picasso.

Aventure fondamentalement occidentale, où les masques ne sont jamais présentés dans leur appareil complet (costume, fibres) mais dans leur acception muséale (une face de bois), l’exposition de la Fondation Beyeler assume ses partis pris. C’est autour d’une vision, celle d’un collectionneur du XXe siècle, que révolutionnent ces artefacts dont la sacralité finit par contaminer les géométries de Paul Klee et les symphonies de Van Gogh. Il reste au fond, de ce périple sans destination, des images stupéfiantes. Des poissons papous dont les nageoires évidées paraissent surgir de l’espace clinique. Le portrait emplumé d’un dieu hawaïen. Une beauté inouïe qu’on ne saurait qualifier seulement d’outil.

La magie des images – L’Afrique, l’Océanie et l’art moderne. Fondation Beyeler, Riehen (Bâle). Jusqu’au 24 mai. www.beyeler.com