C’est un rêve de cœlacanthe, une réminiscence de l’Atlantide engloutie, une paramnésie amniotique: un appartement immergé, ambiance glauque, meubles et accessoires flottant comme des algues. Une sonnerie suspend la féerie aquatique, les eaux se retirent et Elisa (Sally Hawkins) se réveille. Elle prend son bain, s’offre un petit plaisir solitaire dans la baignoire, fait bouillir des œufs, prend le bus aux vitres striées de pluie. L’élément liquide est omniprésent dans La Forme de l’eau.

Elisa est femme de ménage dans un centre de recherches scientifiques. Ce jour-là, gros remue-ménage: des militaires apportent un caisson contenant une forme de vie aquatique inconnue et dangereuse. La timide, la chétive Elisa est la seule à ne pas craindre le monstre. Elle pose un œuf dur sur la margelle de sa prison. Elle tend la main à cette figure squameuse de l’altérité, elle perçoit l’humanité palpitant derrière les branchies. C’est le début d’une grande histoire d’amour entre la petite nettoyeuse muette et le fabuleux triton.

Il est grand, luisant, très impressionnant avec son regard fixe, ses ouïes frémissantes, sa crête dorsale, ses taches vert jaune relevées de points phosphorescents et ses écailles qui renvoient au motif de la grande carpe japonaise. «Il peut faire peur, quand il est agressif, comme un lion. Mais il peut aussi être beau comme un lion», médite Guillermo del Toro. Cet ondin pêché en Amazonie évoque forcément Abe Sapien, le copain amphibien de Hellboy, mais aussi L’Etrange créature du lac noir (Jack Arnold, 1954), choc cinéphile fondateur: le jeune Guillermo comprenait pour la première fois qu’un monstre pouvait aimer.

Arme vivante

Guillermo del Toro, le freak mexicain passionné par Lovecraft et le cinéma de série B, est toujours du côté des doux, des humbles et des monstres: le diable écarlate et sa copine pyrokinésiste de Hellboy I et 2, le faune ambigu du Labyrinthe de Pan, les enfants fantômes de L’Echine du diable, le spectre des épouses assassinées de Crimson Peak, voire les titans effroyables vomis par l’abysse dans Pacific Rim. Face à eux se dressent les figures de l’autorité, les ennemis de ce qui sort de la norme. Cet ordre honni est incarné par Richard Strickland (Michael Shannon), chef de la sécurité, qui a une matraque électrique pour attribut et le rêve américain, consumériste et blanc, pour idéal.

En 2008: L'insolent retour d'«Hellboy»

L’action se situe dans une «cité près de la mer» (Providence, ville natale de Lovecraft? Arkham?), en 1964. Selon del Toro, c’est l’année où le rêve américain part en quenouille: le président Kennedy est mort, la guerre du Vietnam commence, la télévision remplace le cinéma, la Guerre froide bat son plein. Il y a un espion russe infiltré dans le centre de recherches, les deux superpuissances convoitent la créature pour en faire une arme vivante.

La voix des exclus

La Forme de l’eau est un conte de fées, une relecture de La Belle et la Bête, mais aussi un film politique qui prend le parti de tous les laissés-pour-compte. En 1964, il aurait eu pour héros Strickland, le défenseur de l’ordre et de la pureté. Aujourd’hui, c’est «une histoire dans laquelle on entre par la porte de derrière» selon le réalisateur, celle qu’empruntent les blanchisseurs, les plongeurs et les nettoyeurs.

Si Elisa et sa copine noire (l’épatante Octavia Spencer) peuvent se livrer à une mission de commando pour exfiltrer la créature, c’est parce qu’elles sont invisibles aux yeux de la classe dominante. Le voisin d’Elisa, Giles (Richard Jenkins) est un autre exclu, dessinateur au chômage parce que les photos sont plus réalistes et qu’il est homosexuel. Le sympathique tenancier d’une pasticceria industrielle en oublie son accent italien factice lorsqu’il s’agit de chasser cet indésirable, ainsi que des clients noirs, de son établissement «familial».

Esprit des eaux

Amoureux fou du cinéma, Guillermo del Toro rend encore hommage au film d’espionnage et à la comédie musicale. Elisa et Giles habitent au-dessus d’un vaste cinéma projetant des films chrétiens. Ils regardent des musicals sur une vieille télé. Elisa esquisse un pas de danse dans le couloir, improvise un ballet pour balai, valse avec le triton dans une séquence en noir et blanc. Chaplinesque, ce personnage poids plume au rire éblouissant et au regard vibrant d’empathie est sidérant. La créature (incarnée par Doug Jones) s’avère bien davantage que de la raclure de lagon noir: c’est un esprit des eaux doté de pouvoirs surnaturels. Le dernier juron de Strickland exprime le repentir de ceux qui ne perçoivent que trop tard le sacré.

L’excellence des comédiens alliée à celle de la mise en scène, d’une fluidité incomparable, et de la musique somptueuse d’Alexandre Desplat, permet de suspendre l’incrédulité au-delà de l’imaginable. L’union charnelle d’Elisa et du batracien bipède n’est pas choquante, mais onirique, sensuelle, chorégraphique – voire cocasse lorsque la jeune femme explique avec les mains à quoi ressemble l’organe reproducteur de son amant. La pureté de cette relation absout la faute attachée à toutes les transgressions zoophiles des contes et légendes, Pasiphaé et son taureau, Photis et son âne d’or, la princesse Zeineb et le roi Léopard, voire le Petit Chaperon rouge et le loup…

L’eau a-t-elle une forme? Oui, celle de son contenant, fond des océans, lit des rivières, amphores, pots, verres, dés à coudre… Elle est comme l’amour, ce fluide invisible qui prend la forme de l’être aimé. La Forme de l’eau a reçu le Lion d’or à la Mostra de Venise, deux Golden Globes (meilleur réalisateur, meilleure musique) et part favori aux Oscars avec 13 nominations. Guillermo del Toro trouve que c’est son plus beau film. Il a sans doute raison.


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La Forme de l’eau (The Shape of Water), de Guillermo del Toro (Etats-Unis, 2017), avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Octavia Spencer, Doug Jones, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg. 2h03.