William Forsythe, chorégraphe américain de 71 ans, est le pape de la danse néoclassique. C’est-à-dire un mélange entre un vocabulaire classique – ouverture, cambrure, bras en ramure, etc. – et un pied sans pointe, qui rebondit libre sur le sol et confère au mouvement toute son élasticité.

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Souplesse, précision, légèreté, fluidité. Mardi, au Théâtre du Léman, dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève, les termes se bousculaient parmi les spectateurs pour décrire l’enchantement provoqué par A Quiet Evening of Dance, spectacle limpide de ce maître du geste parfait. Le sentiment de gratitude envers cette proposition était sans doute amplifié par la lourdeur de la période traversée. Forsythe nous donne des ailes en plein covid? On serait fou de s’en priver! A voir encore ce mercredi soir et à ne pas manquer.

Incroyable maîtrise

Constat en forme de regret. Mardi, le Théâtre du Léman n’était pas complet. Peut-être en raison du passe sanitaire et du prix relativement élevé du billet, on était loin de l’affluence de Gala, de Jérôme Bel, en ouverture de La Bâtie 2018. Là, les travées de cette même salle débordaient pour saluer cette création festive qui montrait des amateurs dansant à leur manière, maladroite, des figures de ballet.

A la première de A Quiet Evening of Dance, on a eu une pensée émue pour ce bataillon de passionnés. S’en souvenir permettait aussi de mesurer l’incroyable maîtrise des sept danseurs emmenés par William Forsythe. Des interprètes et coauteurs fidèles qui connaissent le style du maître au souffle près.

Danse de la nuance

Le souffle, justement. Si la danse de cet Américain qui a dirigé le Ballet de Francfort pendant vingt ans séduit tellement, c’est parce qu’elle est sans cesse en délicatesse et en suspens. Bien sûr, la seconde partie de la soirée, traversée par de vraies et belles envolées, est moins statique que la première. Mais le chorégraphe joue souvent sur un effet d’élans retenus, d’élans avortés, comme pour montrer la subtilité de ce souffle et la fragilité d’une inspiration qu’il ne faudrait pas galvauder.

Forsythe pratique une danse du détail, de la nuance, de la recherche continue, presque académique. Variations pour un même thème, études livrées au public. Cette obsession de l’investigation est spécialement flagrante – et jouissive – dans les premiers tableaux.

Code secret

Là, sur des chants d’oiseaux ou sur le piano lapidaire de Morton Feldman, en duo ou en solo, les interprètes explorent les possibles de leur corps. L’infinie combinaison des bras – pliés, dépliés, ensemble, séparés, à l’équerre, à la demi, épaule ou non relevée, battus, relâchés, glissés dans le dos de l’autre, puis retirés, etc. La tête qui fait de même, façon girouette. Et ce torse qui se tord et se décale. Sans parler du bassin qui se trémousse ou semble céder, se dérober pour créer une nouvelle ligne dans le bas des reins.

L’écriture anatomique est si créative et si limpide qu’elle évoque un code secret, une sorte de morse pour initiés auquel on savoure de ne pas avoir accès. Comme un jeu de piste toujours renouvelé. Ceci d’autant que les danseurs, en simple pantalon et t-shirt, portent de longs gants, blancs ou colorés, qui soulignent l’effet graphique de cette exploration. La précision, elle, ébouriffe, subjugue.

Un breakdancer en rupture

La seconde partie de la soirée? Elle est plus classique. Et suit les inflexions à la fois fluides et cadrées de la musique baroque de Jean-Philippe Rameau. Dans ce Seventeen/Twenty-One, pièce de trente-cinq minutes, on remarque, plus encore que dans la première partie, la présence en contrepoint du breakdancer Rauf Yasit – dit RubberLegz. Jambes en caoutchouc et bras qui s’emmêlent à donner le tournis, le streetdancer est volontairement plus ramassé, plus terrien que ses coéquipiers, six danseurs dans le vent qui défient les lois de la gravité. Là, l’élan n’est plus retenu et, souvent, comme notamment sur la très belle «Ritournelle» de l’opéra de Rameau Hippolyte et Aricie, les pas décollent, les corps s’envolent. Difficile de faire plus élégant.

Bien sûr, on peut aussi soupirer face à cette danse qui ne traduit pas le poids du monde et ses tensions, mais disons que, par les temps qui courent (sans avancer), un peu de légèreté et d’excellence sont vraiment appréciées.


A Quiet Evening of Dance, me 8 septembre, Théâtre du Léman, La Bâtie-Festival de Genève.